Shirley Jackson à la folie

 

Aujourd’hui j’aimerais vous parler de l’amour fou que j’ai pour Shirley Jackson. Bien trop méconnue du grand public, cette autrice américaine ayant écrit dans les années 60 reste pour moi une inconditionnelle du roman d’épouvante. Peu de ses textes sont réédités actuellement mais vous avez peut-être entendu parler de ses œuvres, notamment si vous regardez la série The Haunting of Hill House, adaptée du roman La Maison hantée. Deux de ses romans ont laissés en moi une trace indélébile et il me semble nécessaire de vous les présenter, et, j’espère, vous donner envie de les découvrir.

J’ai beau ne pas être une grande amatrice de films trop effrayants car ils me donnent une frousse terrible, j’aime quand même me faire un peu peur. Au contraire, lire des romans supposés effrayants ne me dérange pas, car le support induit moins d’images et de réminiscences terrifiantes. Du moins le croyais-je. J’ai découvert Shirley Jackson en lisant Nous avons toujours vécu au château et quelques années après j’ai entamé La Maison hantée. Grand bien m’en a pris.

Nous avons toujours vécu au château raconte l’histoire de Mary Katherine Blackwood et de sa soeur Constance. Les deux jeunes femmes vivent dans la propriété familiale, retirées du monde depuis la disparition du reste de leur famille. Le récit est narré par Mary Katherine, qui nous parle de ses affinités pour l’amanite phalloïde et Richard Plantagenêt, de son dégoût pour les chiens et le bruit, sa répulsion en croisant les gens du village voisin. Ne vous attendez pas à de l’action à chaque page, ou à des rebondissements effrénés, Shirley Jackson est une orfèvre des romans d’ambiance. Son plus grand plaisir est de jouer avec les nerfs de ses lecteur.ice.s, de créer une attente, une atmosphère. Il y a un sentiment de malaise dans ce roman, on pressent une tragédie, un secret sans réussir à mettre exactement le doigt dessus. On tâtonne, on s’habitue aux traditions surannées de cette famille étrange, on attend le drame. C’est un grand roman dans une veine gothique indéniable, tous les éléments sont présents. L’isolement, la grande maison, les décès inexpliqués, l’emprise du lieu sur les personnages, des personnages sur le fil de la folie. C’est un roman délicieux, juste dérangeant comme il faut, un excellent prélude à La Maison hantée.

Avec La Maison hantée, c’est une autre histoire. Le but de l’autrice est clair : vous empêcher de fermer l’œil dès la nuit tombée. Fort de son expérience professorale concernant les phénomènes paranormaux, le Dr Montague convie trois personnes à passer avec lui quelques semaines à Hill House. Construite 80 ans plus tôt, cette bâtisse à l’aspect dérangeant, lugubre et malsain est réputée pour avoir fait fuir chaque résident. On y parle de morts inexpliquées, de bruits la nuit vous empêchant de dormir, de portes qui se referment sans prévenir. Véritable labyrinthe, la maison semble vouloir vous absorber, vous retenir à jamais. Eleanor fait partie de ces invités, elle quitte une famille mal-aimante afin de vivre une aventure. Malgré leur scepticisme, nos quatre personnages sont loin d’imaginer ce que Hill House va leur faire vivre. Mais inutile de vous en dévoiler plus, vous ne me croiriez pas. Et c’est là que je reconnais le génie de Shirley Jackson. Encore une fois, ce roman se fonde sur une atmosphère étrange, une attente de l’horreur, une mise à vif des nerfs. Ce roman a quelque chose d’obsédant, tout comme la maison dont il est question. Tout au long de cette lecture, je n’ai pu détacher mes pensées de ce lieu, de cette folie qui semble s’emparer des personnages dès la porte franchie. Le roman enferme, nous fait douter. Les personnages sont ils sains ? Sommes-nous nous-mêmes en train de perdre la tête ? Imaginons-nous plus que nécessaire ? Est-il réellement en train de se produire devant nos yeux un spectacle terrible, dont nous ne pouvons détourner les yeux, à la manière d’un accident sur le bord de la route ? J’admets que La Maison hantée a perturbé mon sommeil, par son ambiance étrange. Il y a comme un prisme déformant mis entre le.a lecteur.ice et l’histoire. On ne sait jamais si ce que l’on imagine est réel, bizarre, malsain ou uniquement le fruit de notre angoisse. Et c’est, je trouve, la preuve d’un formidable talent de l’autrice.

Alors je ne peux que vous inciter fortement à vous jeter sur les romans de Shirley Jackson, afin de découvrir ses ambiances si particulières, ce charme gothique désuet et fondement de nos plus grandes terreurs. Les fondamentaux du genre sont là, parfaitement maîtrisés, dosés comme il le faut. C’est une recette complexe et brillamment exécutée. Et s’il fallait encore quelques mots pour vous convaincre, je vous donne les siens, ils parleront mieux que moi.

« Aucun organisme vivant ne peut demeurer sain dans un état de réalité absolue. Même les alouettes et les sauterelles rêvent, semble-t-il. Mais Hill House, seule et maladive, se dressait depuis quatre-vingt ans à flanc de colline, abritant en son sein des ténèbres éternelles. Les murs de brique et les planchers restaient droits à tout jamais, un profond silence régnait entre les portes soigneusement closes. Ce qui déambulait ici, scellé dans le bois et la pierre, errait en solitaire. »
La Maison hantée. Shirley Jackson. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Dominique Mols et révisé par Fabienne Duvigneau.  Editions Rivages, 2016. 8.20€

« Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés. »
Nous avons toujours vécu au château. Shirley Jackson. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias. Editions Rivages, 2012. 8.65€

Association d’idées : En lisant La Maison hantée, j’ai beaucoup pensé à la Winchester Mystery House, en Californie. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de cet endroit, mais il possède une grande réputation de maison hantée aux Etats-Unis et son histoire est étonnante. Sarah Winchester, la propriétaire, a débuté la rénovation de ce qui était à l’époque une ferme en 1884. Elle avait perdu sa fille à quelques semaines, et son mari était mort peu avant de la tuberculose. Ce mari, c’était William Wirt Winchester, héritier de l’entreprise familiale célèbre pour ses carabines. Sarah Winchester était persuadée que le malheur s’abattait sur sa famille à cause de la profession de son mari. Elle passa le reste de sa vie à faire rénover sa maison, afin de créer des espaces pour les esprits tués par les œuvres de feu William. Guidée d’abord par un medium, puis s’enfermant seule chaque nuit afin de continuer les plans de la maison, elle créa un monstre architectural afin de répondre aux appétits dévorants de ces esprits. Les travaux avaient lieu 7 jours sur 7, 24h sur 24, 365 jours par an. 160 pièces, 40 chambres, 17 cheminées, l’oeuvre est colossale, mais ce n’est pas le plus perturbant. Cette maison est restée célèbre pour ses « particularités ». Il n’est pas rare d’y trouver des placards sans fond, des pièces secrètes, des fenêtres au sol, des portes donnant sur le vide ou des escaliers ne menant nulle-part. Oeuvre de folie ? Toujours est-il que la réputation de la maison est toujours vivace, presque 100 ans après la mort de Sarah Winchester. Ce côté maison labyrinthique, aux plans étranges, possédant comme sa propre logique, m’a beaucoup beaucoup fait penser à Hill House.

2 commentaires sur “Shirley Jackson à la folie

Ajouter un commentaire

  1. Article très intéressant à travers lequel tu m’as fait découvrir, non sans joie, une autrice. La communauté d’écrivain.e.s de ce genre est essentiellement masculine et j’avoue que, mis à part Agatha Christie et Fred Vargas, je ne connais aucune autrice de polar, à mon grand désarroi. Voilà qui remédie à mes lacunes ! Petite question : si j’ai bien compris, tu conseilles de commencer par « Nous avons toujours vécu au château », c’est bien cela ? Est-ce une sorte de saga dont la suite serait « La Maison hantée », même si les personnages -me semble-t-il- sont différent.e.s ?

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑