Moi, ce que j’aime, c’est Emil Ferris

Bien que la magie de Noël soit gentiment en train de m’aspirer dans son vortex de doux, de pailleté et de sucré, je voudrais prendre un petit temps pour vous parler de ce grand monument de bande-dessinée qui m’est tombé dessus à la rentrée. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris, ne ressemble à rien de ce que vous avez pu lire avant.  Mais avant de parler du livre, laissez-moi vous raconter son histoire, qui lui donne une saveur toute particulière.

Emil Ferris était illustratrice, conceptrice de jouets et participait à la réalisation de films d’animation. Lors de la fête à l’occasion de son quarantième anniversaire, elle se fait piquer par un moustique et plonge dans le coma. A son réveil, trois semaines plus tard, elle découvre qu’elle est atteinte du syndrome du Nil, qu’elle est partiellement paralysée, et qu’elle ne peut plus tenir un stylo. Déterminée et bien entourée, elle mettra toute son énergie afin de retrouver sa mobilité et sa motricité. Elle s’inscrit au cours d’écriture créative de l’Institut d’Art de Chicago et met six ans à réaliser ce que, j’espère, vous aurez envie de lire d’ici quelques lignes. Proposé à 49 éditeurs, ce fabuleux ouvrage ne sera accepté que par l’un d’eux. Et ce sont les superbes et géniales éditions Monsieur Toussaint Louverture qui en assurent la traduction française.

Maintenant que vous savez d’où vient ce beau et terrible roman graphique, allons plus en profondeur. Dans ce premier tome, et tout au long des 416 pages, nous suivons Karen Reyes, 10 ans et fanatique totale des monstres. Elle vit à Chicago, dans les années 60, avec sa mère et son frère. La vie n’est pas facile et de par leurs origines en partie mexicaines, la famille est sujette au racisme. Mais un événement bien particulier va venir bouleverser le quotidien de la jeune Karen : sa voisine a été assassinée. Enfin, c’est probablement sûr. Elle est morte, c’est certain, et ce n’est probablement pas naturel.

Voilà notre jeune détective à la recherche d’indices dans le douloureux passé d’Anka, cette femme énigmatique à l’histoire complexe. A l’aide de cassettes enregistrée, Karen va plonger dans l’Histoire, celle de la Seconde Guerre Mondiale, celle du destin terrible des juifs d’Allemagne dont faisait partie Anka. Connaître son passé pour expliquer son destin, la jeune fille va devoir jongler entre les époques pour essayer de faire la lumière sur ce drame.

L’enquête n’est pas le point le plus important de l’histoire, c’est une porte d’entrée mais le plus fascinant est tout ce qui l’entoure. Karen est une jeune fille fascinante, embourbée dans une vie familiale tout sauf simple, dans une époque tout aussi complexe et particulièrement livrée à elle-même. Se dessinant elle-même comme un monstre, elle côtoie avec une grande tendresse les marginaux et les laissés pour compte. Dans une société avide de norme, elle s’éprend de ceux dont personne ne veut, fait un pas de côté et se déteste pour ça. A la fois candide et exposée à des choses bien trop adultes pour elle, son regard est un prisme révélateur sur la société et ses failles.

Rien n’est manichéen dans Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Les personnages peuvent être odieux, fondamentalement inadaptés, ils sont tous littéralement aimables, ils méritent tous notre considération. Je ne vous dis pas que ce roman graphique vous fera du bien, qu’il vous rendra heureu.x.ses, mais elle vaut mille fois le coup. Il remuera probablement chez vous une petite mélancolie lancinante, il vous fera peut-être monter les larmes aux yeux plusieurs fois, mais vous ne pourrez pas détacher vos yeux des pages, parce que c’est une oeuvre monstrueusement fascinante.

Les dessins d’Emil Ferris sont aussi repoussants qu’attirants. Parfois emphatiques jusqu’au grotesque, parfois d’une finesse à couper le souffle, ils donnent le ton du roman, évoluent selon les scènes. Le fond et la forme sont en parfaite adéquation et je tiens à préciser que tout est réalisé au stylo bille. Les scènes au musée sont stupéfiantes dans la manière dont l’autrice a reproduit certains tableaux. C’est une explosion de talent où se mêlent l’Histoire et les mille pièces de puzzle des destins individuels. C’est une plongée dans la pré-adolescence, dans le combat contre le dégoût de soi-même, dans l’acceptation. Je ne suis pas forcément la plus calée en bandes-dessinées et romans graphiques, mais j’ai pris cette lecture comme un coup dans le plexus solaire, incapable de m’arrêter et refermant la dernière page avec une tristesse consolée uniquement par l’idée qu’un deuxième tome était à paraître.

Difficile de ne pas ressentir une bienveillance pour cette famille bancale, et surtout pour ces jeunes filles, Karen d’un côté et la jeune Anka de l’autre, pour ces figures féminines malmenées par leur époque. Impossible de ne pas être touché.e par la manière dont Emil Ferris interroge la masculinité, la mono-parentalité, l’homosexualité, le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, les abus physiques et psychologiques, les mensonges, le deuil. Bref, lisez Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, vraiment, parce que c’est formidable.

« Nous recevons du vaste monde tout au long de notre existence, et la lumière dans laquelle nous avons baignés est tout ce que nous avons pour créer notre lumière intérieure »
 Emil Ferris

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Emil Ferris, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Charles Khalifa. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2018. 34.90€

 

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