Tristan Egolf en majesté

Longtemps resté sur mes étagères, peut-être par peur de me lancer dans ce qu’on m’avait vendu comme un monument de la littérature américaine, j’ai franchi le pas et je me suis lancée dans  Le seigneur des porcheries. Comme j’ai bien fait.

Dans cet incroyable roman au ton ironique (et dont le sous-titre « Le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes » donne le ton) , j’y ai trouvé pêle-mêle : D’abord une ville, Baker, des gens pour la peupler avec un goût prononcé pour l’alcool, l’inceste, les malversations de toute forme, le vol, la bagarre, le pillage. Une ferme, un squelette de mammouth, des méthodistes ripoux, une brebis tenace, des forces de l’ordre dépassées, la plus grande grève des éboueurs jamais organisée, de la franche camaraderie, deux chasses au porc dans la confusion la plus totale. Et au milieu de tout ce merdier de rednecks, un homme. Pas n’importe lequel, l’homme le plus poisseux de l’histoire de la création, celui autour duquel chaque objet tend à s’embraser, se briser, provoquer un cataclysme. John Kaltenbrunner.

Fils d’un homme décédé avant sa naissance, élevé par une veuve à moitié neurasthénique, John déclare très tôt son désamour pour le monde, sa haine de l’altérité, des relations sociales et de la camaraderie. C’est en solitaire qu’il s’attelle à rebâtir la ferme familiale. C’est sans compter sur une malchance pathologique clôturant chaque période de sa vie par des scènes d’apocalypse. Mal-aimé du pays, en proie à une colère tenace dissimulée par un calme apparent, il est à l’origine de tout ce qui a mal tourné. Il est à l’origine de la Crise. Celle qui a plongé Baker dans le chaos, éteignant les lumières de la raison au-dessus de chaque habitant.e. Pourquoi ? Comment ? Ce serait gâcher votre plaisir que de vous le dire.

Car il faut lire Le seigneur des porcheries. Vraiment. Roman fleuve autour de la vie d’un homme délaissé des dieux, vaste blague de bouseux de la Corn Belt, sublimation d’une ville étouffée dans sa fange. Ce roman est formidablement drôle, si l’on aime l’humour acide des désespérés et des laissés pour compte. Porté par une écriture vibrante, volubile et des personnages aussi attachants que repoussants, Le seigneur des porcheries est un titre trop méconnu et représente exactement ce que j’aime en littérature, à savoir un conte pour adulte où rien ne fonctionne comme prévu. J’ai une forme de tendresse pour les rebuts, les perdants dès la ligne de départ. Mais alors quand ils se révoltent et s’embrasent comme ces vingt-trois torche-collines dépeints par Tristan Egolf, ça confine au moment de grâce.

Si vous aviez encore un doute sur la qualité de ce roman, je vous laisse l’auteur achever de vous convaincre de vous précipiter dans la première librairie venue.

« Le résultat combiné de tous ces facteurs est que chaque nouvelle génération est généralement en tout point aussi vicieuse et violente que l’avait été la précédente. Ce qui ne signifie pas que chaque nouveau-né de Baker soit aussitôt condamné à une vie de laisser-aller et d’improbité, mais seulement que, plus souvent que le contraire, il ou elle est au moins assuré d’en passer à un moment ou un autre par une période de délinquance forcenée, période durant laquelle la communauté endure à peu près tout, depuis les dommages aux cultures jusqu’à la pyromanie. »

Le seigneur des porcheries, Tristan Egolf. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rémy Lambrechts. Editions Folio, 2000. 608 pages, 9€40.

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