Rendez-vous en terre spatiale

Je ne lis pas de science-fiction parce que je n’aime pas ça. Ou du moins le croyais-je. Les éditions de l’Atalante m’ont donné tort et ce pour mon plus grand plaisir. J’ai longtemps cru que la SF ne parlait que de combats spatiaux entre espèces bizarres que je n’arriverais pas à visualiser, de rapports virilistes de conquête spatiale, de modes de vies et d’objets tellement étranges qu’ils dépassaient largement mon imagination. Mais quelque chose sur la quatrième de couverture de L’espace d’un an m’a intriguée. Une petite phrase qui parlait du travail de Becky Chambers, l’autrice, en ces termes : « Elle réussit le prodige de nous faire passer en permanence de l’exotisme à la sensation d’une familiarité saisissante. » Alors j’y suis allée, et je ne me suis pas arrêtée avant les dernières pages.

Rosemary est une jeune femme formée aux civilisations extra-terrestres. Elle parle plusieurs langues, connaît les codes de plusieurs espèces, leurs expressions, leur langage non verbal… Elle peut donc servir de représentante, de lien entre les gens. Et elle cherche surtout à fuir sa famille, à tout recommencer à zéro. Le poste qu’on lui propose sur le Voyageur est la meilleure porte de sortie possible de sa vie qui tombe en morceaux. Il va en fait s’agir d’une porte d’entrée sur ce qui peut le plus ressembler à une famille. L’équipage du Voyageur est pour le moins hétéroclite, avec les différentes espèces qui y travaillent et vivent ensemble. Son rôle est de creuser des tunnels à travers l’espace afin de relier des points éloignés. C’est un travail parfois dangereux, parfois difficile à supporter à cause des longs mois à naviguer dans l’espace sans poser le pied sur une planète. Mais l’atmosphère chaleureuse qui règne à bord garantit des conditions de travail presque idylliques.

Becky Chambers est une magicienne de l’écriture tant elle réussit à construire un décor et des personnages qui prennent vie devant ses lecteur·ice·s avec une aisance incroyable. Tout au long du récit, on est abreuvé·e·s de termes inconnus, mais qui font totalement sens au vu du contexte. Les personnages au départ déroutants possèdent leur propre histoire, ce qui leur donne une épaisseur. Leurs réactions, leurs modes de vie nous deviennent rapidement familiers et l’impression d’étrangeté se dissipe extrêmement rapidement. Mais notre équipage n’est pas au bout de ses peines ni de ses surprises et les rebondissements rendent le roman rythmé et complètement passionnant.

De plus, et cet aspect a été vraiment très important pour moi, Becky Chambers travaille beaucoup la thématique du genre. Entre les espèces qui changent de genre au cours de leur vie, les personnages à genrer au pluriel, il y a une réelle inclusion  dans ce roman, ainsi qu’une réflexion sur la non-binarité, les relations libres, la maternité. Les relations entre les personnages questionnent également nos a-priori. Deux espèces différentes peuvent-elles tomber amoureuses ? Peut-on aimer follement une Intelligence artificielle? Et d’ailleurs, quels sont les codes légaux et moraux concernant ces dernières  ? Autant de thématiques qui nous poussent dans nos retranchements et nous amènent une ouverture d’esprit bienvenue.

Il y a de l’humour également dans ce roman, une complicité entre les personnages et les lecteur·ice·s, et comme je le mentionnais au début, ce mélange entre l’étrangeté et une familiarité troublante. Rien ne semble bizarre, juste vaguement étranger. Je suis si heureuse d’avoir pu découvrir à la fois une autrice et un genre littéraire qui m’étaient inconnu·e·s. Cette lecture a été un véritable coup de coeur, de par la construction du récit mais aussi par sa fluidité et la qualité des réflexions proposées par l’autrice. J’espère vous avoir donné envie de découvrir L’espace d’un an, de Becky Chambers, et je vous laisse avec ses mots, pour achever de vous convaincre.

« La figure de l’intell s’incurva en une imitation de sourire assez déconcertante.’Je parie que vous n’avez jamais vu personne comme moi.’
Rosemary sourit elle aussi, soulagée qu’il ait rompu la glace. 
‘Jamais je dois l’avouer’.
L’intell s’activait derrière le bar.’Les formations au respect des différences inter-espèces ne suffisent jamais tout à fait devant la nouveauté, pas vrai? La première fois que j’ai croisé un de vos semblables, maigre et marronnasse, ç’a m’a coupé la chique.
– Et pour un membre de son espèce, intervint Sissix, c’est un grand événement.
– C’est ça ! acquiesça l’intell. Le silence, ce n’est pas notre truc.’ Un bruit jaillit de sa bouche – un roucoulement grave et chantant. 
Rosemary jeta un coup d’oeil à Sissix ; le brouhaha ne se tarissait pas.’Il rit’, murmura Sissix. » 

L’espace d’un an. Becky Chambers. Traduit de l’anglais par Marie Surgers. Editions L’Atalante, 2016. 443p. 23.90

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