La malédiction des Bellefleur

Peu de livres m’ont pris autant de temps tout en m’apportant un plaisir littéraire aussi complet. Bellefleur, de Joyce Carol Oates, n’est pas une lecture facile mais c’est une lecture brillante. L’autrice sait manier les mots avec talent et réussit à donner à ce roman monstre de presque mille pages une fluidité rare. Ce titre fait partie de la « trilogie gothique » d’Oates, formant avec La légende de Bloodsmoor et Les mystères de Winterthurn un triptyque savoureux pour qui aime les ambiances étranges, mystiques et les histoires de familles maudites.

Difficile d’être concise en tentant d’évoquer les forces de Bellefleur. Le foisonnement du récit nous entraîne au fil des siècles dans une famille qui a tout conquis pour tout perdre. Dès le début du XIXème siècle, Jean-Pierre Bellefleur bâtit un empire, et les six générations suivantes se construisent sur cet héritage familial. Au XXème siècle, Leah, jeune femme au tempérament trempé et à l’ambition dévorante, se bat pour restaurer cette gloire passée. Au-delà d’une saga familiale à la forme tout sauf classique, ce roman est celui d’une ambiance, du parfum suranné des vieilles familles qui s’éteignent, rongées par les secrets, le poids des ancêtres et l’ombre planante des superstitions. Cette famille Bellefleur est réunie, pour la majorité, dans la maison familiale, le manoir construit par Jean-Pierre, et cette maison semble presque posséder une sorte de personnalité également, une troublante présence qui enveloppe les pas de chacun.e.

Au cours des soixante dix huit chapitres vous pourrez croiser : un chat venu de nulle-part, un ermite dans la montagne, un meurtrier récidiviste, une grossesse hors du commun, un miroir qui aspire les gens, une tragique course de toboggan, un marais disparu, un vautour centenaire, un homme sauvé des eaux, un poète maudit, une enfant aux étranges prémonitions, des disparitions, des décès inexpliqués, une collection de voitures, des courses de chevaux, des réceptions sous de douteux auspices, des enfants qui jouent dans de vastes jardins, des femmes centenaires qui en savent long, des légendes à faire frissonner, des révoltes ouvrières, une jeune étrangère bien trop fascinante et j’en passe. Chaque chapitre est thématique et prend pour sujet un personnage, un événement ou un objet lié à la famille Bellefleur. Sans chronologie fixe, nous glanons au fil des pages des éléments de compréhension afin de se représenter, point par point, le canevas d’un clan complexe et porteur d’une histoire dense et fouillée. Les personnages ont de l’épaisseur, c’est peu de le dire et, au fur et à mesure, ils deviennent étrangement familiers que l’on pourrait presque prévoir leurs réactions, leurs pensées. Mais bien que distincts les uns des autres, ces personnages forment toujours un ensemble et ne sauraient être détachés du reste de leur lignée, rendant leur destin tragiquement lié à leur nom.

J’ai adoré ce roman, tout comme j’avais adoré les deux autres volets de cette trilogie. Bien qu’indépendants les uns des autres, ils forment un ensemble éclairant sur les familles aristocratiques du XIXème siècle et mêlent le fait divers à l’histoire familiale, les superstitions et les croyances aux événements factuels, le poids d’un passé troublé à l’innocence de la jeunesse. La plume de Joyce Carol Oates est sublime, intelligente, précise, fine et érudite. Les phrases s’étendent sur plusieurs lignes, parfois plusieurs pages, dans ce foisonnement d’anecdotes, de noms, de petits moments pourtant insignifiants, mais qui en disent tellement sur cette famille. Je vous mets ci-dessous un passage issu du chapitre « Les choses hantées », qui porte, comme son nom l’indique, sur les objets de la maison au comportement étonnant.

« Et il y avait, bien entendu, d’autres sujets d’énervement innombrables, plus ou moins mystérieux, des placards, des baignoires, des miroirs et des tiroirs hantés, et même un coin du boudoir d’Aveline, et le tambour poussiéreux fabriqué avec la peau de Raphael qui émettait parfois de légers bruits comme si des doigts invisibles le frappaient nerveusement, et l’ombrelle de soie lavande, très passée et effrangée, qui avait, disait-on, appartenu à Violet, et qui roulait d’elle-même sur le sol, comme si on l’avait jetée avec colère – mais fallait-il vraiment prendre tout ça au sérieux ? Car après tout, comme le disait souvent Hiram, avec son sourire sceptique, absorbé : Ces esprits absurdes se repaissent de notre crédulité. Si nous cessions d’y croire, si, tous ensemble, pour une fois unie, la famille tout entière cessait d’y croire… eh bien ils deviendraient impuissants ! »

Je ne peux que vous conseiller de vous lancer dans cette stimulante lecture et de découvrir le grand talent de Joyce Carol Oates pour nous raconter des histoires. Car c’est l’impression que j’ai eue, en lisant ce livre, celle d’être une petite fille au coin d’un bon feu à qui l’on raconte une légende qui fait un peu peur en commençant par : « Connais-tu la famille Bellefleur ? Je vais te raconter ce qui leur est arrivé ».

Bellefleur, Joyce Carole Oates. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch. LGF, 2012. 976p. 9€60

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