Dans la forêt autrichienne

Roman publié en 1963, lu, prisé et puis tombé dans l’oubli, Le Mur invisble de Marlen Haushofer est sorti de l’ombre cette année et a retrouvé un petit succès fort mérité. Tout est parti d’un post de Diglee, illustratrice de talent et féministe travaillant beaucoup sur la réhabilitation des femmes autrices et poétesses méconnues. Elle a lu Le Mur invisible, en a parlé, l’engouement s’est répandu et le livre a regagné une notoriété. Et c’est une chouette nouvelle que voilà car c’est un texte qui mérite amplement qu’on le découvre et le fasse découvrir. Il y a quelques années, un de mes anciens collègues me poussait sans cesse à lire ce roman, j’avais noté le titre, je me disais qu’un jour oui absolument il faudrait que je le lise. Le coup de coeur de Diglee a été l’occasion de me lancer dans une lecture trop longtemps repoussée.

Une femme rend visite à un couple d’amis dans leur chalet autrichien au coeur de la montagne. Le soir, ses amis se rendent à l’auberge, la femme se couche et se rend compte le lendemain matin qu’elle est seule. Partant à la rencontre du couple, elle se heurte à un mur invisible qui l’empêche de rejoindre le village. Elle est vivante et le monde derrière le mur semble mort, figé pour l’éternité. Accompagnée d’un chien, d’une chatte et d’une vache, cette femme va s’organiser afin de continuer à vivre dans ce chalet.

Loin d’un scénario apocalyptique, Le Mur invisible est un roman très doux sur le temps qui passe, la vanité de l’existence, la solitude, les regrets, la place de la femme dans cette société des années 50/60… Qui sait pourquoi ce mur est arrivé là, qui sait combien de temps il sera là, là n’est pas la question. Il s’agit de cheminer en compagnie d’une femme qui n’a connu que la vie en ville et qui va se retrouver obligée de puiser en elle une force, des compétences, de l’instinct afin de survivre. Se dépouillant petit à petit de l’enveloppe qui la caractérisait dans sa vie en ville, notre narratrice revêt les atours d’une femme des bois, laissant ses mains s’épaissir, sa peau brunir, ses muscles se tendre au contact des outils.

Que ce livre est beau ! Que ce journal est touchant dans son dépouillement, dans sa simplicité. Le roman est tourné vers le quotidien de cette femme, dans sa manière d’appréhender les tâches qui se présentent à elle, dans son rapport aux animaux, à la nature qui l’entourent. La monotonie du quotidien se fond dans les petits drames ou les belles surprises, les caprices météorologiques. L’autrice possède une écriture très agréable, mettant l’accent sur des descriptions très visuelles, ce qui permet aux lecteur·ice·s de se représenter la forêt, les environs du chalet, et d’évoluer dans le décor du roman. Mais ce qui m’a frappée ce sont surtout les réflexions de la narratrice, son regard changeant petit à petit sur sa situation, son rapport à ses animaux, sa manière de resserrer son regard. On est pris d’une empathie au contact de cette femme, on ressent sa solitude, son inquiétude pour ses animaux, mais sans jamais tomber dans la plainte. Il y a aussi toute cette réflexion sur la liberté retrouvée en quittant le monde des hommes, dans tous les sens que le terme homme peut avoir. C’est un roman de mélancolie douce, de cheminement serein à travers les bois, avec la joie éparpillée d’un bon chien qui frotte sa tête sur notre main, mais aussi de soirées d’hiver  à tourner en rond, le front barré par l’inquiétude, de douleur dans les épaules d’avoir fauché l’herbe toute la journée, de sensation de creux au ventre à l’idée que personne ne viendra nous chercher, définitivement.

« Je me rappelais très bien les contes de fées mais j’avais beaucoup oublié.Comme je n’avais jamais su grand-chose, il me restait bien peu de connaissances. Des noms me traversaient la tête et je ne savais plus quand avaient vécu ceux qui les avaient portés. Je n’avais appris qu’en vue des examens et plus tard la possession d’un dictionnaire suffisait à me donner un sentiment de sécurité. Maintenant que ce secours faisait défaut, ma mémoire n’était plus qu’un terrible pêle-mêle. parfois quelques vers me revenaient mais je n’en savais pas l’auteur. J’étais prise alors du désir torturant de courir à la bibliothèque la plus proche pour aller chercher des livres. La pensée que ces livres devaient encore exister et que je pourrais un jour me les procurer me consolait un peu. A présent je sais qu’il sera trop tard. Même en temps normal, je ne pourrais jamais vivre assez longtemps pour combler mes lacunes. Je ne sais pas d’ailleurs si ma tête serait encore capable de se rappeler toutes ces choses. Si un jour je sors d’ici je caresserai avec amour tous les livres que je trouverai, mais je ne les lirai pas. Je ne serai jamais une femme vraiment cultivée, autant en prendre mon parti. » 

Le Mur invisible, Marlen Haushofer. Traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Babel, 1992.

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