On the road again, and again, and again

Iels pensaient pouvoir profiter de leur retraite au calme, après avoir passé leur vie à trimer, mais se retrouvent obligé.e.s de prendre la route, d’avaler les kilomètres et de gagner leur croûte en petits boulots saisonniers afin de payer leur nourriture et leur essence. Vous ne rêvez pas, vous n’êtes pas dans une dystopie alarmante, bienvenue aux Etats-Unis, aujourd’hui. Alors que la crise de l’immobilier de 2008 a fait des ravages et a laissé des milliers d’américain.e.s sans domicile, une vraie communauté s’est formée autour de ces personnes qui ont choisi de supprimer la part la plus importante de leur budget : le loyer. Jessica Bruder a passé trois ans en compagnie de ces nouveaux nomades, pas si éloignés de ceux de la Grande Dépression, qui arpentaient le territoire à la recherche d’un emploi qui leur permettrait de survivre. Elle en a tiré le formidable récit journalistique : Nomadland.

L’autrice a même fini par s’acheter un van afin de vivre au plus près de celleux qu’elle interroge et suit à travers les Etats. Une véritable immersion pour se rendre compte de la vie dans 6m², de l’angoisse de trouver un endroit où stationner pour la nuit, des rencontres peu amènes avec les forces de l’ordre ou de l’impossibilité de prendre une douche lorsqu’on le souhaite. Elle a participé aux rendez-vous annuels, rencontré les « leaders » d’un mouvement qui se revendique comme un choix. Le choix de payer moins pour vivre, le choix de la liberté. Quel goût amer elle laisse dans la bouche, cette liberté, car bien que le fait de se délester de ses biens matériels puisse apporter la satisfaction de moins dépendre du système, peu de personnes ont volontairement plongé dans cette sobriété volontaire, obligées de vendre leur force de travail à des entreprises capitalistes pour pouvoir se payer de quoi manger ou se soigner.

Et il ne faut pas compter sur des emplois qui ménageraient ces personnes dont la moyenne d’âge a largement dépassé le quart de siècle. Ils sont picker chez Amazon, ramasseurs de betterave sucrière, employés de parcs d’attraction, gardes forestiers. C’est le nouveau business plutôt lucratif sur lequel les entreprises ont misé afin d’économiser les coûts tout en se donnant l’impression de s’acheter une conscience. Amazon a carrément investi dans des parcelles de terrains afin que les « workampers » puissent s’installer et sereinement s’apprêter à passer dix heures par jour (ou par nuit) à arpenter les entrepôts, parcourant parfois plus de vingt kilomètres lors d’une journée de travail. Qu’on ne panique pas, il leur sera fourni avant prise de poste des conseils pour s’étirer ou vérifier leur hydratation en contrôlant la couleur de leurs urines.

En lisant cet essai j’ai évidemment pensé à celui de Jean-Baptiste Malet, En Amazonie, où l’auteur s’est fait recruter chez Amazon afin d’enquêter sur les conditions de travail des salarié.e.s en France. Finalement, peu de différences entre chez nous et l’outre-Atlantique. Les mêmes techniques de motivation et d’angoisse sont appliquées chez les salarié.e.s, les corps y sont pareillement mis à rude épreuve, seule la moyenne d’âge des employé.e.s change. À la lecture de ces deux essais, on finit écoeuré.e par le fonctionnement de cette entreprise, qui a réussi à capturer le monde entier dans ses filets. Les velléités syndicales sont rapidement découragées et nos seniors actifs peuvent soulager leurs douleurs professionnelles au moyen de distributeurs d’antalgiques en salle de pause. Comme c’est chic de la part du géant du commerce !

Mais à la lecture de cet excellent essai, j’ai aussi pensé à Mona Chollet et son ouvrage Chez soi. En effet, Bruder et Chollet abordent toutes les deux la thématique des micro-logements, des tiny-houses et autres appellations plus ou moins branchées afin de nommer le fait de vivre dans un espace plus que restreint. C’est une pratique devenue courante, revendiquée comme militante par des personnes souhaitant réduire leurs frais, leurs possessions et leur impact sur l’environnement, tout ceci étant très louable. Mais Mona Chollet pose l’intéressante question de savoir si ce n’est pas donner des rêves à la mesure des moyens de ces personnes. Pourquoi alimenter des rêves de grandeur impossible, alors que l’on peut les persuader de vivre dans des espaces minuscules, que c’est un choix de leur part et qu’en plus iels sont heureux.ses ?

Pour en revenir à Nomadland, et à la brillante épopée journalistique de Jessica Bruder, sa mise en avant d’un système plus que défaillant est brillante mais également glaçante. En recoupant les témoignages des personnes interrogées on prend conscience de l’importance de travailler rapidement sur un système de santé accessible à tou.te.s ; de gérer avec éthique, conscience et bienveillance le grand âge, la retraite et le soin apporté aux personnes âgées ; le système éducatif et universitaire laissant les étudiant.e.s avec des prêts qui les endetteront jusqu’à la fin de leurs jours ;  mais également de revoir la criminalisation actuelle des personnes sans domicile fixe. Car si ces nomades ne se considèrent pas comme SDF, iels n’échappent pas aux lois interdisant le stationnement des vans et camping-cars dans les villes. Il y a actuellement une réelle volonté de l’Etat de mettre au ban ces citoyen.ne.s de seconde zone afin de leur signifier qu’iels sont indésirables.

Au terme de cette lecture, on s’est profondément attaché à Linday May, Silvianne, Bob, Ash et tou.te.s celleux qui côtoient la galère des lendemains incertains, mais qui pourtant sourient, font des projets, font « contre mauvaise fortune bon coeur », bien destiné.e.s à ne pas se laisser happer par la morosité. Alors on lit rapidement les lignes qui évoquent les taux de suicides élevés et de la mortalité précoce chez ces nomades. Et on se focalise sur les rencontres, les fêtes, les réunions en croisant presque les doigts pour eux et en relativisant sur notre confort personnel.

Plongez dans cette enquête fascinante, qui se lit comme un roman, et partez à la rencontre de cette étonnante famille – la vanily – à travers les routes des Etats-unis, endurez avec elleux les hivers rigoureux ou l’étouffante chaleur du désert qui réveille les serpents à sonnette. Iels sont la preuve vivante que le rêve américain a plutôt l’aspect d’un cauchemar et qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du capitalisme.

Nomadland, Jessica Bruder. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Perrony. Editions Globe, 2019. 317p. 22€

Pour aller plus loin :
Chez soi, Mona Chollet. La découverte, 2016. 356p. 11€
 En Amazonie, Jean-Baptiste Malet. Pluriel, 2015. 177p. 7€50

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