Différente de toutes les pierres de la plage

Les noms de Mary Anning et Elizabeth Philpot ne vous disent probablement rien, et c’est normal. On parle peu des femmes qui ont révolutionné le monde des sciences naturelles, parce que ce sont des femmes et que dans n’importe quel contexte on parle peu d’elles. Mary Anning est une jeune femme née en 1799 à Lyme Regis, dans le Dorset. Issue de la classe populaire, elle grandit en ramassant ce qu’elle appelle des « curiosités » sur la plage et en les vendant à des touristes. Ces curios’, ce ne sont ni plus ni moins que des fossiles : ammonites, belemnites et autres créatures depuis longtemps disparues.

Mary se lie très jeune avec Elizabeth Philpot, londonienne venue vivre à Lyme Regis avec ses soeurs, passionnée par les poissons fossiles. Les deux femmes passeront une grande partie de leur vie à arpenter les plages du Dorset à la recherche de ces prodigieuses créatures. D’abord attirée par l’aspect pécuniaire, Mary développe un intérêt pour les sciences naturelles lorsqu’elle découvre un squelette d’ichtyosaure, puis de plésiosaure, puis de ptérodactyle. La communauté scientifique loue ses talents de découvreuse, lui achète un grand nombre de fossiles et finit même par la citer dans des ouvrages.

Ces deux femmes ont été de grandes figures des sciences naturelles, complètement oubliées par le monde entier jusqu’à ce que Tracy Chevalier décide de leur consacrer un roman. Elle s’est emparée des éléments biographiques disponibles et a utilisé son imagination afin de combler les vides de l’Histoire. Certaines périodes ont été condensées, des libertés ont été prises, mais le résultat est extrêmement plaisant. L’histoire, bien que calme, possède son petit rythme comparable au tranquille roulis des vagues. Les quelques intrigues amoureuses présentes ne débordent heureusement pas trop sur l’histoire la plus intéressante à mes yeux : celle des découvertes de fossiles et la confrontation au monde scientifique exclusivement masculin.

On sent qu’il a fallu batailler afin qu’aujourd’hui ces noms ne soient pas complètement tombés dans l’oubli. Quel long chemin, en ce début du XIXème siècle, lorsque l’on est une femme, pour avoir le droit à un minimum de considération, de légitimité, de reconnaissance ! Tracy Chevalier sait mettre l’emphase sur cette éprouvante bataille, sur la difficulté de gagner du respect lorsque l’on est une femme, et qui plus est une femme pauvre. La relation d’amitié ou de rivalité entre les deux femmes est également bien explorée, je déplore cependant que les petits accrocs ne soient causés que par des histoires sentimentales, il y aurait certainement eu beaucoup à dire sur ce que le succès et la reconnaissance peuvent produire dans des cas comme celui-ci.

J’ai appris énormément en lisant ce roman et j’ai passé un formidable moment en compagnie de deux femmes talentueuses et opiniâtres. Je suis encore une fois émerveillée de voir se lever un voile opaque qui occultait tout un pan de l’Histoire. Quant à l’ambiance, un peu brumeuse et iodée, elle vous emporte et vous donne envie d’arpenter les plages, le nez collé sur le sable, à la recherche de ces curiosités, étranges bestioles, prodigieuses créatures.

Prodigieuses créatures. Tracy Chevalier. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anouk Neuhoff. Folio, 2011. 419p.

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