Tinder makes me feel

Il est primordial de se rendre compte que nous faisons partie d’une génération pour qui la vie virtuelle et la vie réelle se chevauchent et se mêlent. Si nous passons plusieurs heures chaque jour à exister en ligne, alors il semble logique que nos relations sentimentales se soient également déplacées vers le virtuel, afin de correspondre à nos attentes, notre rythme de vie et palier l’anxiété sociale née de la sur-utilisation des réseaux sociaux. Il est vrai que nous sommes toutes des personnes formidablement drôles et sociables sur internet, mais pitié ne nous demandez pas d’appeler pour prendre un rendez-vous chez le médecin.

Tinder a bien compris que la drague passait aujourd’hui par le virtuel et a développé son application afin de répondre au mieux aux attentes des usagers. Après avoir entendu parler d’un « score de désirabilité » calculé à partir de nos profils Tinder, la journaliste Judith Duportail s’est mise à enquêter sur l’utilisation de nos données et le fonctionnement des algorithmes de la si célèbre appli de rencontre. Lors de cette démarche, et par souci d’honnêteté, elle a mêlé sa propre utilisation du service proposé par Tinder, ses recherches et les entretiens réalisés avec différent.e.s chercheur.euse.s. Et en plus des résultats concrets, chiffres, statistiques etc, elle nous livre également ses ressentis et son appréciation psychologique des effets produits par l’appli.

Alors personne ne sera choqué.e d’apprendre que Tinder utilise nos données, nous ne sommes pas suffisamment des oies blanches pour penser que des entreprises proposant un service en partie gratuit le feraient par pure charité ou envie de voir se répandre l’amour sur la Terre. Ce qui, en revanche, est plus problématique c’est la composition des algorithmes utilisés ainsi que la manière dont l’entreprise communique et se cache afin de « protéger » son fonctionnement. Et pour cause, lorsque l’on se rend compte du caractère particulièrement rétrograde et sexiste du fonctionnement de Tinder, on est pris d’une légère nausée, d’autant plus si l’on est une femme.

On ne peut qu’être empathique face à l’écœurement ressenti par Judith Duportail lors de son enquête. Dans un monde où les femmes sont déjà constamment soumises au male gaze, jugées, notées, conseillées pour améliorer leur image, élevées pour plaire à un regard appréciateur masculin, Tinder ne fait pas exception et perpétue ce jugement misogyne, faisant des femmes des produits consommables, interchangeables, en constante compétition pour avoir la chance d’être « L’élue ». Le système de Tinder repose également sur la stimulation de notre cerveau, et notamment ce qui concerne le système de la récompense. Nous sommes de petits animaux réactifs et dépendants, et dès que nous sommes flattés, récompensés par des like, des matchs, des messages, nous en voulons plus, nous voulons une overdose d’attention, d’approbation, de désir. Dès que cette sensation s’estompe, c’est la descente, on est en manque, on est prêt.e.s à tout pour redevenir le centre de l’univers (ou en avoir l’impression). La gueule de bois se révèle douloureuse, et le sentiment de haine de soi et d’insécurité s’exacerbe.

Dans cette enquête publiée par les éditions Goutte d’or, j’ai aimé l’honnêteté de l’autrice, son investissement dans son sujet, jusqu’à mettre par écrit des moments douloureux, honteux. Cela crée une réelle connivence avec ses lecteur.ice.s, elle est aussi fragile que nous, elle est autant en demande d’une relation bienveillante que nous, elle s’est autant faite avoir que nous par ce qui était présenté comme un système gagnant à tous les coups. Le style est particulièrement fluide, nous suivons cette enquête comme nous pourrions lire un bon polar, tenu.e.s en haleine par cette quête du fameux « score de désirabilité ».  En discutant de cette lecture avec une amie, nous sommes tombées d’accord que si Tinder a besoin d’histoires qui fonctionnent afin de construire son storytelling et attirer des utilisateur.ice.s, Tinder a autant besoin de ratés, d’egos détruits et de confiance en soi mise à mal afin que ces mêmes utilisateur.ice.s mettent la main au porte-monnaie et passent à la version payante, où on leur promet une mise en avant de leur profil plus importante. Car Tinder, c’est une entreprise, et une entreprise, c’est là pour être rentable, essayons de ne pas l’oublier.

On ressort de cette lecture un peu chamboulé.e.s, avec une envie de tout cramer, mais également la réflexion relativement déprimante que nous vivons dans un monde qui se dématérialise, où les relations sociales sont de plus en plus compliquées et où un certain nombre de personnes pense qu’il est de bon ton de capitaliser sur la solitude et la dépendance affective. Et quand on sait qu’en plus, chacune de nos actions pour rencontrer l’âme soeur virtuellement alimente un fichier de données nous concernant, et que ces données sont utilisées pour sélectionner les personnes à qui l’on sera « présenté.e.s », ça file carrément le bourdon. Pour la peine, on irait bien boire un coup avec les copines, couper internet et se dire que l’on croisera peut-être la personne de notre vie entre deux briques de jus d’orange au supermarché. Au moins les étagères du rayon frais n’en garderont pas trace.

L’amour sous algorithme. Judith Duportail. Editions Goutte d’or,  2019. 228p. 17€

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