Annie Ernaux mon amour

Loin d’avoir lu l’intégralité de l’oeuvre majestueuse et sensible de cette autrice, je me laisse toucher à chaque découverte. Depuis une lecture lointaine de L’autre fille, j’avais mis de côté Ernaux et ses mots qui n’avaient que peu résonné en moi. Et puis il y a un an, Les Années, dévoré au bord de la mer, un souvenir de lecture iodé, doux si doux, simple, efficace, sensible comme il faut. Dans la foulée je donne une chance à Une femme, choc esthétique encore de ces phrases brutes et nues. Je laisse couler les mois, je n’ai pas envie d’aller trop vite. Sur un stand de livres d’occasion mon oeil est attiré par La Place. Edition Gallimard, 1984 ; je rentre avec et le laisse posé sur ma bibliothèque quatre jours à peine. Ensuite je m’y glisse, à l’aise et au chaud pendant deux jours.

Annie Ernaux me parle dans le dénuement de ses récits. Ce qu’elle a à dire, c’est la vie, sans fioriture ni patine ; juste dans le quotidien, la petite mélancolie sépia des souvenirs. Transfuge de classe, elle a toujours un regard par-dessus l’épaule, comme pour ne pas laisser en arrière le monde qui l’a vue naître et grandir, comme pour ne pas laisser la distance s’installer. Annie Ernaux sait le formidable matériau qu’est le réel, et comment l’autofiction peut dire le monde, se confondre avec la fiction, la sublimer presque. Il n’est pas besoin que cela fasse réel, puisque ça l’est.

La Place. Celle occupée par le père, celle laissée vide après son décès. Tout commence par la fin, le dernier souffle, les dernières heures. Et puis l’autrice rembobine le fil, nous tisse l’histoire d’un homme simple, pauvre, prolétaire, d’abord paysan puis ouvrier et enfin commerçant. Une ascension sociale à la hauteur des petites gens, faite de déceptions, d’espoirs contrariés, d’une conscience aiguë de sa classe. Le portrait tout en finesse a des allures photographiques. Entre les petites habitudes, les tenues, la manière de s’exprimer, Annie Ernaux devient presque cartographe de son père, appliquée à reproduire le réel le plus fidèlement possible, à en tracer les reliefs, les failles et les contours. Et ce qui frappe au ventre, c’est l’honnêteté de l’autrice qui donne à voir sa famille sans se mettre à côté. Elle s’inclut dans ce tableau et revendique même son appartenance à un milieu qui certes, à l’adolescence, a pu lui faire honte.

La Place, c’est aussi celle que l’on prend quand on n’a plus envie d’être rien. Celle que l’on réclame, que l’on arrache, la place au sein d’une communauté, d’un village, d’une famille. On tâtonne à la trouver, on doit parfois l’ajuster un peu, mais elle définit ce que l’on laisse de nous une fois les dernières planches clouées au-dessus de nous. Annie Ernaux nous laisse ici avec un héritage culturel, une violence de classe, un fragment indissociable du reste de son oeuvre. Tout s’imbrique, le tableau vu de loin est celui, pudique, d’un milieu, d’une génération, de modes de vie aujourd’hui perdus, de gestes oubliés mais également un présent fait à celle qu’elle était enfant, tendant vers une émancipation sociale. Annie Ernaux me remue le coeur et le ventre parce que chaque mot semble si juste, parce que tout est dit sans avoir besoin de trop en dire. Exsude de son travail une universalité bouleversante, un travail fourni, à la lisière entre sociologie et littérature.

« Une photo prise dans la courette au bord de la rivière. Une chemise blanche aux manches retroussées, un pantalon sans doute en flanelle, les épaules tombantes, les bras légèrement arrondis. L’air mécontent, d’être surpris par l’objectif, peut-être, avant d’avoir pris la position. Il a quarante ans. Rien dans l’image pour rendre compte du malheur passé, ou de l’espérance. Juste les signes clairs du temps, un peu de ventre, les cheveux noirs qui se dégarnissent aux tempes, ceux, plus discrets, de la condition sociale, ces bras décollés du corps, les cabinets et la buanderie qu’un oeil petit-bourgeois n’aurait pas choisis comme fond pour la photo. » 

La Place, Annie Ernaux. Editions Gallimard, 1983. 114p.

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