Tiocfaidh ar La, Chuckie Lurgan

Il est toujours très difficile de parler des livres qui nous ont retourné le coeur, qui se sont hissés directement dans le top 10 des textes les plus brillants que l’on ai eu la chance de lire. Parce que l’on est encore trop dans le sensible, dans l’émotion. Je vais essayer de vous parler d’Eureka Street et de ne pas abuser sur les superlatifs.

Robert McLiam Wilson nous emmène dans un Belfast ravagé par la guerre civile qui voit s’affronter catholiques et protestants. On est dans les années 90, la fin du conflit approche, mais ça nos personnages ne le savent pas. Eux, c’est Jake et Chuckie, majoritairement. Le premier est catholique, bosse dans la récupération d’objets impayés, se sert de ses poings à l’occasion, tombe amoureux dix-sept fois par jour et le soir écluse les pintes en compagnie de Chuckie. Chuckie lui, est protestant. Il vit encore chez sa mère, ne connaît pas son père et partage l’attrait familial pour tout ce qui a un lien, de près ou de très loin, avec la célébrité. Son but dans la vie est de se faire un maximum de blé sans lever le petit doigt. Et il a l’air bien parti pour y arriver. Evidemment nos deux acolytes sont entourés d’une bande d’amis aux caractères hétéroclites mais néanmoins truculents. À cela on ajoute Max, la petite amie de Chuckie, Aoirghe (prononcez Ira), une militante féroce qui en a après Jake et passe son temps à l’agonir d’injures pour son manque d’engagement dans la lutte, la mère de Chuckie et Roche, un gamin vivant le plus souvent dans la rue, gouailleur, débrouillard, plutôt malin. Au milieu s’affronte des groupes reconnaissables par leurs initiales, mais soudain la ville frémit d’un nouveau nom sur les murs : OTG. Rien de connu, rien de revendiqué, mais un sigle qui ne cesse de revenir, l’enquête est doucement lancée, entre quelques verres de bière.

Robert McLiam Wilson est vraiment fort. Il réussit dans ce roman à conjuguer la violence du conflit, son implacabilité et nous laisse parfois sans voix. Et en même temps, et parfois même dans la même page, il possède un humour incroyable, cinglant, caustique, absurde parfois. On rit énormément en lisant ce roman. On rit et à la fois on se dit que cela faisait bien longtemps que l’on avait pas lu quelque chose d’aussi brillant, d’aussi fin, d’aussi intelligent. Rien de grossier dans ce roman, rien de potache. Les personnages peuvent faire preuve de vulgarité mais jamais l’auteur, et ça fonctionne parfaitement. Ce qui m’a frappée, c’est la lucidité de l’auteur sur la situation de la ville, sur le conflit de manière générale et sur une génération gangrenée par le chômage, la peur des bombes, l’alcool. Je crois que c’est cela qui rend ce roman aussi drôle et aussi glaçant. C’est une lucidité presque bienveillante, sans aucune complaisance, et un peu désabusée.

Je garde un souvenir assez ému de certains passages descriptifs de la ville, notamment la nuit, de cette sorte de répit entre les bombes, d’une respiration. Il y a également deux chapitres qui nous sortent de la vie de Jake et Chuckie pour nous emmener sur le lieu de l’explosion d’une bombe posée par l’IRA. Et loin de prendre parti, l’auteur nous montre l’aveuglement de la violence, la quantité de victimes innocentes de part et d’autre de la ville, peu importe leur religion. Ces chapitres sont glaçants, ils nous rappellent que ce conflit a touché tout le monde, qu’il n’était pas réservé à des groupes armés, qu’il débordait sur la vie des gens, tout le temps, tous les jours, et qu’il faisait irruption sans prévenir, laissant des béances dans les vies des irlandais bien plus grandes que les trous dans les façades éventrées.

De ce roman je retiens une sorte de joyeuse humeur, l’humour comme seul moyen de survivre au quotidien, une humanité touchante fourmillant au fond de ces personnages. Je retiens la force de l’écriture de l’auteur, sa manière inaperçue de nous donner tout un contexte historique sans nous donner l’impression de lire un essai. Je retiens son humour, corrosif, les grands éclats de rire qui ont ponctué ma lecture, l’impossibilité de prononcer les prénoms gaéliques et une petite nostalgie à l’idée de quitter ces joyeux drilles. Ce livre a patienté un moment dans ma PAL alors que je savais que je l’aimerais. Il fallait juste tomber sur le bon moment, et c’est clairement cette lecture qui m’a sortie de ma panne de coups de coeur. J’espère avoir le plaisir de le relire un jour, de me replonger dans les bars, la fumée de cigarettes, les virées en voiture dans les rues désertes parsemées de barrages policiers, d’assister à nouveau à ces bagarres de faux gros durs, de traîner dans les terrains vagues avec des gosses mal peignés et d’aller ramasser du petit bois afin de fabriquer des bâtons de marche de farfadets typiquement Made In Ireland.

 » Quand je suis arrivé à mi-chemin de chez moi, la ville exhalait cette lassitude qui suit une journée de travail. Belfast avait accéléré et ralenti. La circulation était maintenant plus paisible. Il était six heures. Les employés étaient de retour chez eux, les rues s’étaient vidées. Bien qu’encore vive, la lumière avait pâli. Le ciel était vague et enrubanné, banal. Le ciel semblait nettement paraphé. 
J’ai traversé Shaftesbury Square. Bien qu’il fût encore tôt, les clients de chez Lavery’s débordaient déjà sur le trottoir. Des groupes de jeunes d’une saleté peu commune traînaient jusque sur la chaussée, un verre de bière en main. Tandis que je passais devant le bar en enjambant leurs chevilles tendues, j’ai remarqué l’odeur d’urine tiède émanant de l’intérieur. Je détestais Lavery’s. C’était forcément le bar le plus crade, le plus populeux et le plus rebutant de toute l’Europe de l’Ouest. Moyennant quoi il avait un succès fou. Très Belfast. Einstein avait tout faux : la théorie de la relativité ne s’applique pas à Lavery’s. Le temps de Lavery’s est un temps différent. On entrait un soir chez Lavery’s âgé de dix-huit ans, et on en ressortait écoeuré, en titubant, pour découvrir qu’on avait trente ans bien sonnés. Là, les gens tuaient leur vie en buvant. Lavery’s était pour les ratés. Je bossais comme carreleur et je ne pouvais pas entrer dans Lavery’s : je réussissais trop bien. »

Eureka Street. Robert McLiam Wilson. Traduit de l’anglais (Irlande) par Brice Matthieussant. Editions 10/18, 1999. 8€80

 

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