Virginia ou la langueur victorienne

J’avais découvert le travail d’Emmanuelle Favier avec son précédent roman Le Courage qu’il faut aux rivières et j’avais été séduite par son écriture, son style si particulier. Alors un roman sur Virginia Woolf écrit par cette autrice, forcément j’allais y courir. Et même s’il m’a fallu un petit moment pour arriver au bout de ce roman, le coup de foudre a encore fonctionné.

L’autrice s’attache à l’enfance de Virginia Woolf, de sa naissance à la publication de son premier article. On plonge d’un grand coup dans une ambiance feutrée, grande maison victorienne, famille recomposée où bien trop d’enfants se côtoient, parfois sans bien se connaître. On y glorifie les garçons et les filles sont là pour aider ces-derniers à s’épanouir, au mépris d’elles-mêmes. On y croise la mère, Julia Stephen, une femme magnifique qui écrase son monde de sa beauté, éternellement en deuil de son premier mari. On y croise le père, Sir Leslie Stephen, auteur et intellectuel, biographe de talent acceptant que ses filles s’instruisent, mais sans les autoriser à aller à l’école. Et une myriade de frères et soeurs, première, deuxième couvée.

Et la petite Adeline Virginia Alexandra Stephen, dite Miss Jan, dite Virginia. De son enfance on perçoit la solitude, les heures passées à lire, à regarder par la fenêtre, à chercher sans cesse l’approbation de ses parents, les jeux avec Vanessa, sa soeur, le petit journal créé par les enfants afin de raconter les nouvelles de la maisonnée, les vacances au bord de la mer, les mains d’un frère qui viennent trop souvent percuter son intimité, les longs accès de mélancolie, surtout après la mort de Julia. On y perçoit l’envie de se réaliser, d’écrire, d’avoir accès à un savoir infini qui attise sa curiosité. On y sent une jeune fille fragile, désespérément en lutte pour le bonheur sans tout à fait réussir à y parvenir.

Mais tout cela vous pouvez le trouver dans une biographie. Emmanuelle Favier vient sublimer le réel, remplir parfois les blancs, nous donner à voir la vie des Stephen dans un tableau saisissant de précision. A la lecture du roman, on suppose qu’elle a travaillé à partir de photographies, mémoires, lettres. Elle nous embarque pour un voyage dans le temps, recontextualisant les faits, nous immergeant dans l’Angleterre victorienne, ses codes, ses us, ses failles. D’une plume érudite, précise et sensible, Emmanuelle Favier livre autant d’instantanés que d’années de vie de la jeune fille jusqu’à sa première émancipation littéraire. Moins proche du roman que d’une sorte de témoignage un peu hétéroclite, Virginia est un petit bijou qui se savoure lentement, dans cette torpeur toute britannique que celle des gens qui vivent derrière les lourds rideaux de leurs demeures hantées par les bruits de pas des domestiques.

 » L’été, dans le train qui mène la couvée vers St. Ives – c’est le treizième et dernier été en Cornouailles, mais chut -, elle observe la mer surgissant, les vastes plages blond terne qui ondulent au rythme du voyage. Tant de terre sur tant d’eau, songe-t-elle. Ce qui n’est qu’une moitié d’alexandrin, songe-t-elle encore. Elle songe tant de terre sur tant d’eau et repense à ce qu’elle a lu dans un livre d’histoire, sur l’époque où les continents n’étaient pas séparés, où toute l’Angleterre n’était que fougères et rhododendrons. On lui tend un sandwich au concombre et aux oeufs durs, elle détourne le regard un instant puis, mâchonnant, fixe de nouveau ses yeux sur la mer. Elle aperçoit une bouée au loin, qui fait comme une cage. Un homme pourrait y tenir. Elle s’imagine dans cette cage, frissonne. La sensation d’être prise par le grand corps souple et hargneux de l’océan, à la ligne de partage avec la mer, l’attire comme peuvent le faire les bras insondables d’une mère inconnue. » 

Virginia, Emmanuelle Favier. Albin Michel, 2019. 297p. 19.90€

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