Ground Control to Major Memphis

Prenez un homme et une femme. Ils habitent New-York et travaillent avec le son. Ils se sont rencontrés sur un projet qui visait à enregistrer toutes les langues parlées dans la ville. Prenez deux enfants, cet homme et cette femme avaient chacun un enfant avant de se rencontrer, un garçon et une fille. Prenez les vacances d’été et les projets personnels de cet homme et cette femme qui les démangent un peu. Lui veut partir sur les traces sonores laissées par les Apaches dans le Sud des Etats-Unis. Elle s’intéresse de très près à la crise migratoire et au sort des enfants qui traversent la frontière mexicaine et se retrouvent dans le désert, souvent seuls, perdus, abandonnés.

Prenez un coffre rempli de boîtes où chaque membre de cette étonnante famille va déposer des affaires indispensables à ce voyage, livres, photos, cartes, articles. Et lancez-les sur les routes, avec la radio en fond sonore, les chansons mille fois écoutées, les discussions entre adultes, entre enfants. Valeria Luiselli nous fait prendre place dans cette voiture et accompagner cette famille à travers le Sud des Etats-Unis. On y suit le voyage et le lent délitement du couple, sous le regard en perpétuel apprentissage des enfants. Durant cet été, beaucoup de choses vont changer pour nos quatre personnages. Et puis au milieu de cette histoire familiale, de cette épopée moderne, un petit livre rouge qui vient se télescoper au milieu de notre réalité. Il s’appelle Elégies pour enfants perdus. Il nous parle de trains, de wagons qui filent dans la forêt et emportent des enfants, perchés sur les toits, des enfants qui ne possèdent que leur sac à dos, et le numéro de quelqu’un cousu sur leur col. Il parle des enfants qui tomberont du toit avant même d’avoir atteint la frontière, et de ceux qui feront face au désert immense et si chaud.

Et ces élégies qui rythment le voyage de notre famille entrent en résonance avec tout le récit, jalonnent notre lecture, attisent notre curiosité. Les deux histoires vont-elles se rencontrer ?

Difficile de mettre des mots sur l’écriture de Valeria Luiselli, sur cette manière si particulière de raconter le quotidien, les infimes mouvements intérieurs en chacun. Elle y arrive avec brio, changeant de medium, texte, photographie, inventaire, selon ce qu’elle souhaite mettre en avant. C’est audacieux et cela crée une belle adéquation fond/forme avec le travail du son réalisé par les parents. C’est un roman des sens, qui multiplie les expériences littéraires afin de former un ensemble cohérent, touchant, captivant. J’ai du mal à vous décrire cette petite ambiance nostalgique, une mélancolie surannée qui colle au texte, l’impression de contempler de vieux polaroids  jaunis qui sentent les vacances, rappellent de bons souvenirs et collent une petite boule au ventre. Les personnages nous attachent, les parties racontées par le petit garçon sont d’une tendresse et d’une intelligence à faire fendre le coeur. Je crois que ce sont les enfants qui m’ont le plus touchée. Leur lucidité, cette manière de contempler la vie à travers leur prisme, tout en ayant intégré celui de leurs parents, il y a une vivacité dans l’écriture à saisir ces instants à la fois étonnants et profondément réalistes.

Mais c’est aussi le roman de l’Amérique contemporaine, celle qui détourne les yeux des frontières et laisser errer sous le soleil brûlant des enfants dont on ne connaîtra jamais les noms, et dont les os seulement finiront par être retrouvés, dans une indifférence un peu honteuse. Valeria Luiselli connaît bien cette question, pour avoir été interprète de ces enfants lorsqu’ils se retrouvent dans les cours de justice américaine. Elle pointe d’un doigt accusateur le déni du Nord sur le Sud, du riche sur le pauvre, de l’adulte sur l’enfant et redonne une voix, un destin, un corps à ceux que l’on nomme « crise migratoire ». L’intelligence du roman est également de mêler ces questions à celles des Apaches, de mettre des marqueurs historiques sur une longue fresque de spoliation, de racisme, d’oppression, de domination du Blanc sur le reste du monde.

Comme à mon habitude, vous vous doutez que j’ai aimé ce roman parce qu’il est étrange, parce qu’il ne ressemble à rien de connu, parce qu’il est extrêmement sensible, qu’il fait bouger tout un tas de petites cordes au fond du ventre et que sa mélodie est profondément lumineuse et mélancolique.

« Je savais aussi que tu ne te souviendrais pas de ce voyage parce que tu n’as que cinq ans et que notre pédiatre nous avait dit que les enfants ne commençaient à garder des souvenirs des choses qu’après l’âge de six ans. Quand j’ai compris ça, que moi j’avais dix ans et que toi tu n’en avais que cinq, je me suis dit : putain. Bien sûr je ne l’ai pas dit à haute voix. Je l’ai juste pensé, putain, en silence, pour moi. Je me suis rendu compte que moi je me souviendrais de tout et que toi peut-être tu ne te souviendrais de rien. Il fallait que je trouve un moyen de t’aider à te souvenir, même si c’était juste par l’intermédiaire de choses que je documenterais pour toi, pour l’avenir. Et c’est comme ça que je suis devenu à la fois documentariste et documenthécaire. » 

A écouter pendant la lecture : Space Oddity – David Bowie

Archives des enfants perdus. Valeria Luiselli. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard. Editions de l’Olivier, 2019. 464p.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :