Bambine, d’Alice Ceresa

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Prenez d’abord une autrice, qui par son occupation tend à faire un récit certes non exhaustif mais toutefois détaillé du cadre de vie qui a abrité son enfance. Elle pioche donc dans son matériau personnel et entreprend, avec une méthode que l’on qualifierait de rigoureuse ainsi qu’un recul presque presbyte, de dresser un portrait aussi clinique qu’il est possible de le faire lorsque l’on est soi-même le sujet, ou tout du moins l’un des sujets, de sa structure familiale. Je dis bien structure car ce qui caractérise le travail narratif d’Alice Ceresa, c’est cette sorte de rigidité propre à toute tentative de distanciation, ce cliché pris non pas sur le vif, mais sur le figé, le posé, l’immobile retenant son souffle pour que rien ne bouge jamais.

Des saynètes maniant la rigidité de cette structure patriarcale jusqu’ici préservée dans l’ambre millénaire de toutes les bonnes sociétés occidentales, avec l’humour et le pas de côté que seul l’ici anachronique terme « punk » peut englober. Car il en faut, du courage et du style pour venir peindre le tableau charmant de la vie familiale papa le nez pointu maman le silence et les longs cheveux la sœur et la chambre partagée le petit frère aussi vite disparu qu’il est apparu tout en faisant sauter chaque image d’Épinal avec une ardeur méticuleuse.

Alice Ceresa peut être vue telle la scientifique en blouse blanche menant l’expérience de grandir dans une famille suisse italienne typique du début du vingtième siècle et venant démontrer, baguette en main, l’hypocrisie de l’émouvante, quoique désespérément artificielle, composition. Sa prise de distance est un geste plus fort que n’importe quelle insulte. En s’extrayant de son cadre nucléaire et en en faisant un récit a posteriori, comme on observerait une colonie de fourmis, Alice Ceresa nous secoue, et dépoussière ainsi nos représentations d’un passé sépia qui devrait nous faire soupirer de nostalgie. Mordante et tendue vers l’avant, l’autrice fait de son récit une mue dont elle se déleste. Et le style, impeccable.

Bambine. Alice Ceresa. Traduit de l’italien par Adrien Pasquali (révision de Renato Weber). Editions La Baconnière. 2022. 151p.

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