Croire en quoi, de Richard Krawiec

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Croire en quoi car lorsque l’on vit aux États-Unis dans les années 80 on sait en quoi l’on doit croire, on sait qui veille sur nous, qui il faut remercier et louer. Croire en quoi car ce en quoi l’on doit croire n’est qu’amour on nous l’a dit et répété alors ça n’a pas de sens de perdre son emploi, de voir son enfant malade et diminuée, absente au monde pour toujours peut-être, de perdre son droit à toucher le chèque du chômage et de devoir compter sur les bénévoles de la paroisse et la soupe populaire. Croire en quoi si l’on ne peut pas croire que cela arrive pour une bonne raison, d’être deux à s’aimer à faire des enfants à s’échiner chaque jour pour mettre à manger sur la table mais de ne plus se parler, se croiser, s’éviter, s’oublier.

Croire en quoi quand on vit à Pittsburgh et que les usines ferment, qu’on n’a jamais appris à vivre autrement qu’en étant celui qui met du pain sur la table parce que si l’on ne peut même pas faire ça alors comment exister, comment être un homme, comment se respecter et ne pas avoir envie de disparaître ? Croire en quoi quand on est une enfant née au mauvais moment, née juste au moment du drame, juste au moment où l’attention de nos parents s’apprêtait à disparaître, où il faudrait pour toujours vivre dans les failles d’une vie fissurée ? Croire en quoi quand le lien familial se détend, que les amitiés s’effritent, quand on n’a même pas le temps de se demander en quoi croire ?

Avec une pudeur et une finesse qui forcent l’admiration, Richard Krawiec fait parler les vies laborieuses et opiniâtres qui se débattent dans un système à bout de souffle, inique et cruel. Juste, doux avec ses personnages mais sans jamais franchir la ligne d’un misérabilisme inutile, il donne à voir ces existences qui basculent et semblent condamnées à rouler leur rocher de poisse. Jusqu’au jour où l’on se souvient que l’on peut être plusieurs à porter. À ce moment-là, une étonnante lumière jaillit, et c’est très beau.

Croire en quoi. Richard Krawiec. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anatole Pons-Reumaux. Tusitala. 2024. 218p.

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