
Chaque famille possède une histoire de femme disparue, de femme oubliée, de femme soustraite au monde, volontairement ou non. Chaque famille porte le poids des injonctions à la maternité, à la vie domestique, à l’isolement, à la solitude.
Alexandra Boilard-Lefebvre n’a pas connu sa grand-mère paternelle. Thérèse, la mère de son père, s’est éclipsée alors que ses trois enfants étaient encore petits, plongeant la famille dans un silence traversant les générations. De Thérèse on sait peu, on réécrit un peu l’histoire, on accommode. On dit la tristesse ou la morosité, les exigences, les caprices. Il est plus commode que l’absente soit en faute, plutôt que de blâmer la condition domestique imposée aux femmes dans les années cinquante.
Alors Alexandra enquête, elle cherche, elle fouille et trouve parfois. Elle interroge, recopie mot à mot les confessions des proches, fait vivre devant nos yeux la langue jolie de Saguenay, celle qui porte l’accent du Québec au creux de notre oreille. Ce faisant, elle replace les pièces manquantes du puzzle familial, donne vie aux photographies et allume le projecteur sur cette infinité de vies silenciées.
Thérèse est l’arbre qui ne peut pas cacher la forêt gigantesque des dépressions post partum, des vies enrobées du coton des médicaments, des addictions, des envies d’ailleurs, de dehors si fortes que parfois la fugue la plus simple est aussi la plus définitive. Thérèse nous rappelle que l’intime est politique, et que les vies des femmes n’intéressent personne, lorsqu’elles ne sont pas consacrées entièrement au travail gratuit. Les femmes cantonnées au foyer ne sont pas un sujet, même mortes on n’en parle pas. Même mortes on range les photos dans une boîte, pis c’est correct on passe à autre chose.
Une histoire silencieuse. Alexandra Boilard-Lefebvre. La Peuplade (maison d’édition indépendante) 2025. 238p.
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