
« Ah et, si j’étais lui, je me grouillerais de montrer à un dermato le grain de beauté qu’il a sur le cul : quand c’est gros au point de pouvoir porter un prénom, cligner des yeux et s’allumer une clope, ça s’appelle un cancer.
Avec toi, ça lui en fera deux. »
La jeune femme derrière le discours si sensible et fleuri que vous venez de lire, c’est Miriam. Miriam a dix sept ans et suffisamment de problèmes pour décider de mettre fin à ses jours en tentant une pendaison ratée au crochet de son plafond. Ce qui va générer une suite d’événements imprévus oscillant entre pénibles, touchants ou franchement catastrophiques. Tout est trop pour Miriam. Elle est trop grande, elle est trop grosse, elle est trop intense, émotive, traumatisée. Ca fait beaucoup même pour un corps immense comme le sien, ça fait beaucoup à gérer alors pourquoi ne pas claquer son meilleur au-revoir à l’existence ? De toute façon, c’est pas sa mère qui peut l’aider. Sa mère, elle, elle vit dans son monde de chats de race, de soirées devant Hanouna et de discussions avec sa copine Boréale (qui s’appelle en fait Karine Mortier).
Miriam a deux journaux intimes. C’est un travail que lui a demandé de faire son psy, d’écrire, de décrire ses journées. Il y en a un qui peut être trouvé par sa mère, ça n’est pas grave, il est même rempli de messages à peine déguisés pour qui mettrait la main dessus. L’autre, par contre, c’est une autre limonade. Et c’est ainsi que l’on suit le quotidien vraiment complexe de Miriam, ses émotions toujours deux tons trop haut, ses crises d’hyperphagie, ses relations aux autres compliquées, et puis, et puis : le noeud du problème.
« Je me suis levée d’un coup d’un seul. J’ai seulement annoncé « Urgence pipi ». C’était faux. J’avais simplement pour projet de remplir ma bouche d’un maximum de PQ et de mordre dedans jusqu’à ce que les articulations de mes mâchoires pètent. »
Prenez n’importe quel sujet un peu casse gueule et confiez-le à Emilie Chazerand, elle saura quoi en faire pour le traiter avec l’humour et la délicatesse dont le monde a besoin. Je me jette dans ses romans les yeux fermés, tant je sais sa capacité à parler des adolescents avec finesse et intelligence. Ici, nombreux sont les thématiques un peu lourdes, des traumatismes d’enfance à la grossophobie, en passant par la dépression, l’hypersensibilité et les relations parents/enfants. Plus on apprend à connaître Miriam et plus on se rend compte qu’il y a un gros problème quelque part, et à certains moments c’en est à la fois fascinant et malaisant, comme un accident sur le bord de la route qu’on ne pourrait pas s’empêcher de regarder. Mais, et grâce au talent de narratrice d’Emilie Chazerand, quand on pense être dans une impasse, elle nous montre quelles sont les solutions pour s’extirper de nos marasmes émotionnels. Bon, elle prend aussi nos coeurs en otage parce qu’il y a des trucs qu’on n’a pas le droit de faire avec certains personnages et non je ne pardonnerai pas certaines trahisons dans l’histoire, j’ai bien pleuré merci mais était-ce nécessaire ? (je crois que oui mais je ne veux pas m’y résoudre). Mais, et le plus important à retenir, selon moi, c’est à quel point c’est drôle. J’ai rarement lu des écritures aussi acérées sur la vanne, qui me font éclater de rire, des tournures de phrases bien senties, des réparties cinglantes. Emilie Chazerand est une orfèvre de l’humour, et elle le met au service d’adolescences contrariées. C’est beau, c’est drôle, ça met des petites larmes dans les yeux, c’est exactement ce pourquoi on est là.
Hyper. Emilie Chazerand. Pocket Jeunesse (maison d’édition appartenant au groupe Editis) . 2025. 285p.
On écoute quoi aujourd’hui ?
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