
« Je suis sous la douche et je crie vingt bonnes minutes. Je vais plutôt bien, globalement. Ce n’est que de temps à autre que je ressens le besoin de m’ébouillanter jusqu’à la moelle, de me gommer les cuisses avec du sucre jusqu’à saigner à grosses gouttes et boucher le siphon avec des bouts superflus de moi-même. J’ai passé la matinée à me faire ballotter de voix enregistrées en voix enregistrées, réclamant un numéro que je ne suis pas en mesure de fournir, ou m’assurant que mon appel a bien été pris en compte. »
Leah et Miri sont en couple et vivent ensemble depuis quelques temps lorsque Leah part pour une mission professionnelle. Elles y sont habituées, Leah et biologiste marine. Passionnée par l’océan et ses profondeurs depuis l’enfance, elle passe son temps entre le Centre dans lequel elle travail, sur la terre ferme, et diverses missions en bateau ou sous-marin. Leah était censée partir trois semaines pour sa dernière mission, mais elle a disparu pendant plusieurs mois, et aucune personne au Centre n’a été en mesure d’informer Miri de ce qui se passait. Lorsque Leah est rentrée, c’était à la fois elle et quelqu’un d’autre, quelqu’un d’altéré par les semaines passées à des dizaines de kilomètres sous l’eau, quelqu’un appartenant plus aux abysses qu’à leur appartement.
Impossible de ne pas se sentir fascinée par ce roman aussi énigmatique qu’effrayant ! La construction est finement pensée, et l’on suit d’un côté Miri, au retour de sa compagne, ignorante de ce qui a pu se produire et ne pouvant que constater les changements de plus en plus terrifiants de celle qu’elle aime. Et de l’autre, Leah, ou plutôt la Leah sous la mer, celle qui vit le moment où tout bascule, le moment qui n’est pas censé arriver. Petit à petit, on progresse sur ces deux temporalités, chacune vivant dans une réalité qui échappe à l’autre. Au milieu, c’est leur vie et leur amour qui se délite. Dans la baignoire, au milieu des étranges morceaux nacrés se détachant de Leah, ce sont leurs souvenirs qui se font la malle, alors que chacune se heurte à une terrible incompréhension. Comment accompagner quelqu’un qui revient d’un si traumatisant voyage ? Comment se réadapter au réel lorsque l’on a été perturbée au plus profond de son âme ?
Versant dans le body horror, Nos femmes sous la mer est glaçant par le calme qui se dégage de l’écriture de l’autrice. Dans l’espèce de brouillard ouaté qui accompagne les moments de crises ou d’attente après un événement catastrophique, on assiste tranquillement à des faits plutôt perturbants, voire même effrayants. L’appartement est silencieux, excepté le bruit constant de l’eau qui coule et la télévision des voisins dont le son est réglé trop fort, intrusion perturbante comme un caillou dans une chaussure déjà trop petite. Les nerfs sont mis à rude épreuve autant qu’une bizarre sérénité s’empare de nous. Une fois dans cet appartement, nous attendons avec Leah et Miri l’achèvement de ce qui a été amorcé sous l’eau, dans un moment suspendu où le quotidien se retrouve entaché d’une « Unheimliche », cette inquiétante étrangeté qui peut surgir de l’intime ou d’un quotidien que l’on connaît trop bien mais où, jusqu’au bout, surnagent les traces d’un indéfectible amour.
Nos femmes sous la mer. Julia Armfield. Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux et Laure Jouanneau-Lopez. Editions La Croisée (maison appartenant au groupe Delcourt). 2026. 232p.
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