Margo’s got money troubles, de Rufi Thorpe

Written by

·

« The first time Mark came to Margo’s appartment, he wore a baseball cap and sunglasses, like he was trying to dodge the paparazzi. Margo had not attempted to clean or pick up for his visit, did not feel embarrassed about Mark seeing the stained pink velvet sofa, the mess of cords hanging from the TV. Her own frameless bed, a mattress and box spring on the floor. None of this troubled her. He was here to fuck a nineteen-year-old – what could he possibly expect ? »

Oh la joie de vous parler de Margo ! Margo mon coup de coeur, mon rayon de soleil dans cet hiver sans fin, Margo si pure, si drôle, si étrange dans ce monde un peu trop gris. Le roman de Rufi Thorpe trouve directement sa place dans l’étagère des livres un peu doudous, drôles et profonds, fins et légers, une réflexion sociétale qui ne rechigne pas à la joie.

Margo est une étudiante de 19 ans qui va tomber enceinte de Mark, son professeur de littérature. Mark veut qu’elle avorte, sa mère veut qu’elle avorte, le monde entier semble vouloir qu’elle avorte et donc Margo va décider de garder cet enfant, presque par contradiction. Mais la vie avec un bébé est difficile à bien des égards, et dans un même mouvement de grande lose, Margo va perdre son emploi (comment travailler quand on est une mère solo et qu’il faut payer pour faire garder son enfant car on n’a pas eu de place en crèche ?) et se retrouver amputée de deux colocataires (comment faire pour habiter seule avec un bébé quand on n’a pas de travail ?). Il lui faut de l’argent et vite. Et puisque personne ne semble décidé à aider Margo, Margo va s’aider elle-même en choisissant la voie de la débrouille : elle va ouvrir un compte Onlyfans.

Innocente et peu au fait de la logistique afférente à ce genre d’entreprise, Margo galère et va pouvoir compter sur l’aide de sa colocataire ainsi que de son père (occupant l’une des chambres désertées), ancien catcheur et manager de star du milieu. Vous vous dites : c’est incroyablement foutraque comme pitch ! Eh bien vous avez raison mais ça marche au poil. Les relations entre les personnages sonnent juste, dans la douceur, la tendresse, la complexité ou le mépris. Margo est entourée d’une galaxie de personnages aux personnalités bien dessinées et aux intérêts contradictoires.

Mais ce qui porte le roman, c’est l’incrédulité de Margo face à un monde qui ne cesse de lui répéter, jour après jour, que quoiqu’elle fasse, elle aura tort. Avorter ou garder l’enfant ? Elle ne peux pas faire le bon choix, dans tous les cas elle prendra la mauvaise décision. Décider de ce qu’elle fait de son corps ? Sûrement pas. Mettre sa force de travail au service d’une entreprise toute la journée en laissant son enfant ? Bonne solution mais impossible. Retrouver son agentivité en mettant son corps en scène de manière sécure pour en tirer un revenu ? Non merci braves gens. L’hypocrisie des sociétés – d’autant plus puritaines que les États-Unis – est sans fond face aux femmes et à leurs corps. Elles ne sont autorisées à faire que ce que des tiers décident pour elles. Sinon, les services sociaux, le mépris de ses pairs etc etc.

Margo est l’archétype de la femme qui ne peut pas gagner. Sauf qu’elle ne lâche rien, ne se résigne pas, et c’est ce qui donne au roman son énergie férocement drôle. Cette jeune femme encore en train de se construire doit prendre des décisions difficiles, faire confiance à son instinct et aux gens qu’elle aime, tenter sa chance pour accéder à un futur un peu plus serein. Et qu’est-ce qu’on aime cheminer avec elle ! Sans jamais être déprimant – un peu dans la lignée de Greta & Valdin – Margo’s got money troubles (existe en poche en français) fait un bien fou ! Et, last but not least, le roman est également écrit sous une forme narrative un peu hybride mais terriblement efficace, et possède toute une réflexion méta sur la littérature, le fait de raconter des histoires, le point de vue du narrateur. L’écriture en tant que telle est très présente, ce n’est pas un hasard si les études de Littérature en sont le point de départ.

Margo’s Got Money Troubles. Rufi Thorpe. Sceptre Books. 2024. 294p.

Vous voulez faire les booknerds avec moi ? On peut se retrouver sur PageBound, la super appli de tracking de vos lectures au design délicieusement web d’avant. J’y suis sous le pseudo de sorcieremisandre.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

Un son doux et ensoleillé pour convoquer le soleil, lui rappeler qu’il a un peu de taf à faire par ici, et prendre la journée en douceur.

Laisser un commentaire