Première Amoure, d’Emmanuelle Richard

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« Pas tellement adepte des stratégies de séduction. Mon style, c’est plutôt de me jeter à l’eau après une bonne inspiration de courage. Frontalité nue et humour beauf. Dérision et absence de mystère. Culot des timides ? Tendresse brusque, me diras-tu. A prendre ou à laisser. »

Emmanuelle Richard travaille depuis longtemps sur les relations tissées entre les femmes et les hommes. Sur l’écueil où achoppent les cœurs à s’entendre et les corps à glisser l’un contre l’autre dans une parfaite horizontalité des désirs. Marguerite Duras disait qu’il fallait beaucoup aimer les hommes et pour Emmanuelle, femme hétérosexuelle subissant de plein fouet l’asymétrie des relations amoureuses, cela ne suffit plus. On a beau les aimer, ou bien le vouloir, pour celles qui aspirent à jouir sans crainte les perspectives sont arides. L’autrice a écrit sur Les corps abstinents, et dans Hommes elle relate deux histoires, l’une marquée par une faille béante de violence plus ou moins larvée, et l’autre, sereine et adulte, ancrée. Hommes était un manifeste, une déclaration et une petite annonce. Voici le cahier des charges, à celui qui s’en sent capable de postuler.

Première Amoure c’est le récit de l’après. Après avoir pris conscience de tout ce que l’on ne veut plus dans une relation. Après avoir identifié les violences passées, les peurs, les oui rétifs et les silences qui disent non s’il te plaît. Après s’être délestée de ce poids, cet ennui profond des relations où l’on tolère le corps masculin plus qu’on ne le désire vraiment. Première Amoure est une histoire d’amour. Une histoire de quête et de traque, une histoire de parade amoureuse ultra-contemporaine où les battements de notre coeur calent leur rythme sur les notifications de nos applications. Première Amoure commence par une rencontre, des mots, des regards, une appréciation mutuelle rapide qui fait naître dans le ventre de l’autrice l’irrépressible envie de retrouver un inconnu.

Puis c’est rapidement l’engrenage. On fantasme le moment vécu, on le rejoue, on se fait une idée du visage, de la peau, de la voix, on cherche avec les outils à notre disposition, on devient redoutable, on ne néglige aucune piste. Il y a le corps et l’esprit en tension, et nous accrochées au texte à fouiller avec elle la surface numérique du globe. Comment drague-t-on par compte instagram interposé ? Que la personne qui n’a jamais posté une story destinée à une seule personne pour faire passer un subtil message se dénonce. L’ère est dématérialisée, nos coeurs et nos élans romantiques s’adaptent. Emmanuelle Richard relate l’attente, la montée de l’envie, le corps qui se réveille. Le temps, si lent si lent avant de se voir « en vrai », comme si la séduction en ligne appartenait à un monde flou entre l’hallucination et le rêve, un endroit avant le réel.

Elle entrecoupe ses chapitres de réflexions sur ses relations précédentes, détricote le tissu de la construction de son identité de femme, de proie, de victime. Elle analyse et étale au grand jour, les traumas écorchés au centre du récit sont là pour apprendre, comprendre et se prémunir. De cette mue elle se déleste pour laisser libre cours à l’épanouissement d’un désir urgent, puissant, actif. Et que son female gaze est précieux. Qu’il est nécessaire que les femmes écrivent le sexe, le fantasme, le corps encore plus que l’amour. Que ce soit cru et que ça pose les termes, qu’on arrête de chuchoter l’envie, que l’on arrête d’avoir honte. Et le texte fait alors comme un double mouvement qui nous prend par surprise. Il nous garde dans cette tension de la rencontre qui tarde et de l’attente qui nous ronge, trépignant, attendant la libération, le soupir de soulagement. Et tout à la fois il nous débarrasse d’injonctions et de carcans, il relâche nos épaules tendues de tant de contraintes à habiter nos corps où le désir parle si peu, où la peur est présente même là où elle ne devrait jamais s’immiscer.

« C’est le juste avant si fragile, ce moment suspendu où tout est préliminaires – paroles mots souffle gestes silences gestes absents peau à peau effleurée -, celui où la grâce peut se briser d’un souffle. »

Première Amoure donne envie de reprendre la main sur son désir, et ainsi laisser en nous l’espace disponible et fertile pour que des histoires riches et sensuelles se développent. C’est un texte qui dit plein de choses douces et rugueuses, qui vient chatouiller les souvenirs de celles qui ont connu de belles et terribles histoires d’amour en ligne ou en vrai. Il est difficile, après avoir lu, souligné, annoté, digéré tout ça, de revenir en arrière et d’accepter moins. Moins que ça, moins que l’amour vrai, le respect mutuel, le désir serein et puissant.

Première Amoure. Emmanuelle Richard. Julliard (maisons d’édition appartenant au groupe Editis). 2026. 280p.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

Douceur insoupçonnée du suisse allemand.

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