
« J’aime bizarrement ce terme controversé de fausse couche. Il est conforme au paradoxe que j’ai rencontré ces jours-ci : j’étais bien enceinte, mais il n’y avait plus de vie. Je ne m’étais pas trompée mais je n’étais pas dans le vrai, c’était plus et c’était moins, j’avais juste mais j’avais faux. J’aime que la fausse couche soit proche de la fausse joie. Fausse joie ne dit pas que la joie était fausse, fausse joie dit que la joie était bien réelle puis que le réel l’a trahie. Une marche loupée dans un escalier qu’on dévale. »
Il faut parler de ce livre en utilisant les vrais mots, les vrais termes. Si vous me connaissez, alors vous vous êtes peut-être dit que se lancer dans un récit sur la fausse couche, c’était un peu acrobatique de ma part. Mais je vis une vie de trapéziste sans filet, et ce genre de cascade me permet d’exercer un essentiel travail de catharsis.
Anna Meril a été enceinte puis ne l’a plus été. Alors que personne si ce n’est son conjoint n’était au courant de ce début de joie, de cette découverte d’être habitée par l’altérité, elle passe une semaine seule chez elle afin de vivre pleinement la douleur de la perte, et le sang. Elle laisse le sang imprégner les affaires, les draps, les vêtements, recouvrir tout ce qui était familier et sera désormais à jamais taché par cet épisode. Elle écrit ce qui se produit dans le corps, la douleur, la fatigue, le travail de la chair pour se débarrasser des fruits rouges. Et ce qui se produit encore plus profondément en elle, les remous terribles comme une petite onde sismique qui vient irrémédiablement décaler le regard sur le monde.
Ce deuil s’ajoute à celui de sa propre mère, décédée un peu plus tôt et la place au carrefour des chagrins, regarder en arrière et en avant est douloureux, il faut compter sur le présent uniquement pour réapprendre à respirer. Quelques années plus tard et désormais mère, la narratrice se retrouve à nouveau alitée pour d’autres raisons et se remémore cet épisode marquant de sa vie. Professeur de lettres, elle décide de mener une enquête littéraire et de chercher dans les textes de ses autrices préférées des traces de ces expériences si banales et si dévastatrices. Persuadée de n’avoir jamais lu aucune autre fausse couche, elle décortique poèmes et tableaux, et se rend compte que les femmes ont toujours tenté d’écrire ou de créer pour en parler, mais que la société réussit chaque fois à poser une chape de plomb sur ces chagrins.
Les fruits rouges est un texte extrêmement touchant, divisé en deux parties qui ne provoquent absolument pas le même effet. La première, récit brut de cette expérience du corps, vient attraper notre chair à vif et maculer nos doigts de la poisse du sang impossible à endiguer. La deuxième propose une respiration, une mise à distance autant qu’un rapprochement en un cercle serré de ces femmes liées par une expérience commune. Le tenir entre nos mains, l’annoter, le souligner, corner des pages et s’y reconnaître lève le voile de brume qui s’impose en cataracte sur le regard de celles qui savent. Sa poésie, sa crudité sa façon de tisser un linge où s’envelopper à partir de la viande même de nos corps, font des Fruits rouges un texte à découvrir.
Les fruits rouges. Anna Meril. Le nouvel attila (maison faisant partie du groupe Seuil), 2026. 172p.
- On écoute quoi aujourd’hui ?
L’une des découvertes de la semaine, de quoi gentiment planer en regardant le plafond.
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