
» Un matin, j’ai décidé d’aller voir le lever du soleil. Baby dormait, alors je suis sortie sur la pointe des pieds et j’ai grimpé en haut d’un arbre. Dans le silence de l’aube, je pouvais entendre distinctement le bruit d’un canon qui me semblait plus proche que d’habitude. »
Lorenza et sa soeur Baby ont perdu leurs parents lorsqu’elles étaient enfants. Après plusieurs maisons, elles se retrouvent à vivre dans le grand domaine de leur oncle et tante, au dessus de Florence. C’est la guerre, mais au début les allemands et les italiens sont alliés. La vie se déroule comme elle peut le faire quand on n’a pas conscience de ce qui se joue autour de soi. L’école, les jeux avec les enfants des paysans, les bêtises toujours plus nombreuses. Et la religion. L’amour du Duce, car Lorenza et sa soeur sont de bonnes petites italiennes. Ce n’est que le temps avançant, et la guerre se déclarant entre l’Allemagne et l’Italie que la tragédie se déroule devant nos yeux.
Car si Lorenza et sa soeur Baby portent le nom de leurs parents, un nom très italien, la famille de l’oncle n’est pas logée à la même enseigne. Et on a beau posséder un domaine, être le notable du village, en 1944 lorsqu’on s’appelle Einstein, cela ne vous sauve de rien. Lorenza, de son regard naïf, décrit les allées et venues dans la maison des garnisons de soldats, d’abord sympathiques. Elle met son minuscule doigt de petite fille sur le malaise grandissant, les rumeurs, les craintes d’un curé qui veille sur l’âme de ses ouailles, les regards à table, les lettres postées.
« A ma grande joie, et celle de Baby aussi, les soldats sont arrivés à la Villa. Et même le général.
Il a envoyé un message à oncle Wilhelm par son ordonnance Hainz, en disant qu’il s’excusait profondément de déranger mon oncle, de pardonner son intrusion, mais que malheureusement, comme disent les Français, « à la guerre comme à la guerre », et qu’il avait besoin de logements. »
Si les ressorts comiques des bêtises enfantines peuvent nous rappeler les Malheurs de Sophie, derrière c’est un ton plus grave que l’on perçoit et ne pouvons ignorer. La montée en tension est inéluctable et c’est le coeur serré que l’on referme « Le ciel tombe » – voire même l’oeil humide, en ce qui me concerne. Lorenza Mazzetti a mis beaucoup de son histoire personnelle dans ce texte qui illustre le déferlement du fascisme dans les espaces privés. Il est de bon aloi de le relire aujourd’hui, tant l’insidieuse progression des idées rances peut sembler à beaucoup éloignée d’événements plus anciens. Or, normaliser les idées d’extrême droite, faire appel à une échelle de valeurs pour stigmatiser des populations entières, cela semble à la fois lointain et en même temps terriblement actuel. Notre seule manière d’agir à ce propos, lire, faire lire, garder les yeux ouverts et ne jamais céder un centimètre au fascisme.
Le ciel tombe. Lorenza Mazzetti. Traduit de l’italien par Lise Chapuis. Editions La Baconnière (maison d’édition indépendante). 2024. 166p.
On écoute quoi aujourd’hui ?
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