
Je vous l’avais annoncé, et le voilà. Après quelques semaines à organiser mon départ des réseaux sociaux traditionnels, et notamment de Meta (Facebook, Instagram, Whatsapp), qu’est-ce que cette décision produit dans mon quotidien et dans mon bien-être ? L’idée n’est pas d’être prosélyte, mais de partager une joie intense, que je ne pensais pas éprouver, à l’expérience d’un retour à un internet plus lent.
J’ai grandi dans les années 90, et j’étais adolescente au moment de l’arrivée des premiers réseaux sociaux. C’était MSN et ses conversations sans fin entre amies, les skyblogs qui nous permettaient d’étaler nos états d’âme sous des images au goût douteux. Je me suis construite en tant que jeune femme dans un nid doux de relations parasociales liées aux blogs. A aller tous les jours voir les espaces numériques de mes copines d’internet, j’ai créé des amitiés fortes, durables. J’ai exploré ma créativité, c’est là-bas que j’ai commencé à écrire, et j’ai pu détricoter mon rapport à l’intime. J’ai perdu l’habitude avec les réseaux sociaux plus tardifs d’aller faire le tour de mes adresses favorites, d’être agissante. Tous les jours une application me donnait sous un format calibré les publications des personnes que je suivais, c’était pratique, j’ai joué le jeu, j’ai adapté mes photos, mes textes, à des contraintes techniques que je n’avais pas choisies.
Alors qu’est-ce qui a changé depuis quelques semaines ?
J’ai réinstallé un bon vieil agrégateur de flux RSS. Je l’alimente presque tous les jours, en ajoutant des sites internet, des blogs que je (re)découvre et que j’ai envie de suivre. Je l’ai mis en page d’accueil de mon navigateur et je peux choisir de me lancer dans un grand marathon de lecture des articles que je n’ai pas encore lus, ou me les garder pour plus tard, quand j’aurai le temps et l’envie, avec la certitude de les retrouver et de ne pas les perdre dans un flux continu d’information. Ce qui change aussi la donne, c’est que je navigue depuis un ordinateur (c’est aussi de là que j’écris, et quel bonheur de retrouver le contact des touches, d’un écran digne de ce nom etc. Bref, ça m’avait manqué, avec l’âge on aime le confort). Cela peut sembler stupide, mais naviguer depuis un ordinateur change le rapport au temps et au contenu que l’on regarde. Je ne saurais pas exactement vous dire pourquoi ni comment, mais pour moi ce sont deux mondes différents. Et l’un est clairement plus agréable que l’autre.

En créant un compte sur Substack1, j’ai découvert un monde d’une grande sérénité. Apparemment c’est un endroit d’internet que les hommes cis n’ont pas encore trouvé, c’est terriblement reposant cette absence, tout comme celle de publicité. J’y trouve une quantité folle de contenus dédiés à la lecture et à l’écriture, à l’art, au féminisme. Il y a une partie blog/newsletter et une partie feed, ce qui rend la navigation assez agréable en fonction du type de contenu qui nous intéresse. Je n’y poste pas grand chose car je me réapproprie ce blog avec passion et j’aime bien concentrer mon activité à un seul endroit, mais j’y relaie mes posts et surtout j’y lis le contenu d’autres personnes.
Je redécouvre des personnes que j’aimais, mais dont je ne regardais plus le contenu. Je prends l’exemple d’une ancienne libraire (dont je partage la date de naissance) que je suis depuis plus de dix ans, et qui poste beaucoup de vidéos sur Youtube. Je crois qu’à force de la suivre sur les réseaux sociaux, je n’avais pas regardé une de ses vidéos depuis des années. L’autre jour j’en ai démarré une en mangeant (là où d’habitude je lance une série) et c’était extrêmement plaisant de partager son quotidien, de reprendre contact d’une certaine façon avec son univers. Et c’était un soulagement de pouvoir partager des tranches de vie de quelqu’un qui ne cherche pas à se mettre en scène, à produire un contenu visuellement professionnel. J’ai regardé une vraie personne, et ça m’a fait du bien. Cela m’a donné le sentiment étrange mais agréable qu’internet était à la fois très vaste (plus que ce que trois applis nous font croire) mais également qu’il était un petit village peuplé de gens que j’aime et qui donnent à voir un contenu qui me fait du bien.
Sensitivement, m’éloigner des réseaux sociaux gorgés de publicités et de contenu calibré que je n’ai pas choisi de regarder (sur lesquels je suis encore bien trop pour le moment) m’a donné l’impression que le brouhaha permanent qui accompagne mes moments de navigation sur Instagram s’arrêtait d’un coup. Tout était plus calme, je ne me sentais pas saturée d’informations puisque je prenais le temps de regarder uniquement le contenu que j’avais choisi de visionner. J’ai pris le temps d’interagir réellement avec les personnes qui tiennent les blogs qui me plaisent. De commenter, d’échanger, de m’engager auprès de leur contenu pour leur montrer, à mon échelle minuscule, que leur travail (même si c’est un loisir, une passion) est vu, considéré et apprécié. Et j’ai été très touchée de voir des gens s’abonner à mon blog, commenter mes articles pour me faire part de ces mêmes ressentis.

Il est impossible de revenir en arrière une fois que l’on a redécouvert l’internet lent. Il est impossible de revenir au flux incessant de vidéos interchangeables quand on a repris l’habitude des longues newsletters, des articles remplis de liens vers de la musique, d’autres articles, des photos. Je sais que cela semble exagéré ou peut-être même stupide, mais j’ai vraiment eu l’impression de retrouver des fonctions cognitives enfouies sous des quantités délirantes de reels. Je ne suis pas encore partie d’Instagram, mais petit à petit je supprime mes posts là-bas, je n’en crée plus de nouveaux, je me désabonne petit à petit des comptes que je suis ailleurs, ou qui ne m’apportent rien. Et dans quelques semaines je partirai vraiment, pour continuer à explorer ce territoire incroyablement apaisant fait d’autres formes de communication et d’interactions (je ramène déjà les memes sur Mastodon car voilà l’internet que l’on mérite).
Je vais perdre drastiquement en visibilité, en personnes qui liront mes posts et mes coups de coeur. Tant pis, cela n’a pas vraiment d’importance, c’est déjà le cas sur Instagram (où le nombre d’abonnés est un leurre par rapport à l’engagement réel des gens). Je crois qu’il n’est pas absurde d’avoir envie d’être lue par des gens que cela intéresse vraiment, quitte à ce que cela demande un peu plus d’efforts, plutôt que d’être un contenu consommé comme le reste. J’ai la chance de ne pas être dépendante financièrement de ce que j’écris, photographie, poste, et si cette liberté de création doit s’accompagner d’une visibilité restreinte, cela me va. Je préfère avoir quelques dizaines de personnes présentes, avec qui j’ai plaisir à discuter, plutôt que des milliers qui au fond n’y accordent pas d’intérêt réel. Et je crois que c’est ok d’être nombreux.ses à avoir envie de cela.
Alors c’est parti pour un retour en arrière (mais finalement pas tant), une décroissance numérique, une exploration joyeuse et militante de l’internet lent. J’espère que vous aurez à un moment l’occasion d’expérimenter, et peut-être d’y prendre goût.
On écoute quoi aujourd’hui ?
- J’ai lu pas mal de choses sur Substack. En effet ça reste une grosse entreprise, et je crois que sur la question de la liberté d’expression ils sont plutôt moyen – de type le free speech c’est super. Aujourd’hui je ne vois pas de plateforme de microblogging et de newsletter qui soit vertueuse et investie par pas mal de monde. Ca me désole pas mal, je dois bien l’avouer. ↩︎
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