
Trente cinq ce matin. Trente cinq, ah oui quand-même, où ont-ils filé ceux-là, entre la course partout chaque jour et les rires en cascade ils se sont faufilés jusqu’à moi. Trente-cinq, pas vraiment où je pensais, après la béatitude dorée des trente-deux, la tristesse sans fin des trente-trois, la détermination farouche des trente-quatre, je manque de souffle et d’inspiration. Trente-cinq j’en fais quoi, maintenant que j’y suis et que ça ne ressemble pas à ce que j’avais prévu planifié organisé préparé soigneusement. Trente-cinq je n’ai pas encore appris à laisser faire la vie et m’y plier. Trente-cinq dans le matin chiffon de l’été qui se délave, le petit frais de l’aube qui dit mets un gilet, et le ciel déployé de gris jusque dans mes yeux, ma bouche, le bout de mes doigts. Trente cinq et le corps qui ne cesse de parler pour ne rien dire, ou bien on ne se comprend pas, ou bien on est en guerre, ou bien, je ne sais pas, est-ce qu’on se connaît encore. Trente-cinq toujours pas de petit bébé caché à l’intérieur, toujours pas plus d’amour pour l’endurance que cela demande, de fabriquer une famille avec son propre sang. Trente-cinq et l’attente du sang depuis – je compte – un deux trois cinq jours déjà, engluée dans tout ce qui tire et se tend et cherche à se rompre, ma patience avant le reste. Trente-cinq pour une fois, pas envie d’y aller, se lever enfiler le sourire tout prêt des jours à faire la marchande, la disponibilité pour ce qui arrive du dehors. Trente-cinq l’envie de devenir un coffre-fort, toute fermée toute en boule toute une surface lisse sans prise possible à l’extérieur et surtout rien qui s’échappe. Trente-cinq ce ne sont pas les rides, ni les cheveux blancs, ni le poids chaque année un peu plus, non, ça c’est la vie, ça ça va. Trente-cinq c’est l’absence si immense que l’on ne voit que ça, c’est le silence qui hurle dans la chambre d’à côté, c’est chaque jour la petite horloge qui rappelle les promesses qu’on ne sait pas tenir et emballer tout ça bien net bien propre bien adapté au monde qui regarde. Trente-cinq pourtant c’est la richesse de tant, les instants les rires l’amour la curiosité la joie envers et contre tout comme une croisade aveugle pour endiguer l’impatience, la colère, la béance qui grignote chaque matin un peu plus. Trente-cinq, c’est plus que ce que j’aurais cru, un jour, il y a longtemps et maintenant qu’on y est qu’est-ce que l’on fait de ça. Trente-cinq, bon, bah, on y va alors.
On écoute quoi à trente-cinq ans ?
Les mêmes choses qu’à vingt-trois, apparemment.
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