Seul l’océan pour me sauver, de Samantha Hunt

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« Quand Jude était à la guerre, je nettoyais des chambres d’hôtel vides contre de l’argent. Dans la plupart des chambres, un homme s’était accouplé avec une femme ou une fille dont le visage était collé au mur pour qu’elle ne puisse le voir. Quand je faisais le ménage au motel, je collais mon propre visage au mur. Je faisais comme s’il était derrière moi. Je ne pouvais pas le voir. Il était à la guerre. Les murs avaient un goût de sel. Imaginez ce que ressentent ces murs, ces femmes et ces filles, tout au long de chaque hiver et de chaque guerre, debout, visages fermés, à jouer des scènes d’amour qu’ils se repassent encore et encore, comme la cassette vidéo ou le souvenir de quelque chose de brisé. »

Avant toute chose, la couverture1. Les éditions du Gospel savent éditer des objets si beaux qu’ils me fascinent avant leur ouverture. Parfois, la fascination suit la lecture du texte, parfois pas. J’ai abandonné un ou deux de leurs romans. J’ai dévoré celui-ci en deux jours. Le bleu, si bleu. Si profond, si dense, c’est ce bleu qui nous accompagne tout le long du texte, le bleu de l’océan et des abysses où vivent les sirènes.

La narratrice vit dans une ville de pêcheurs très très au Nord, une ville où tout le monde végète et où personne ne sait véritablement comment s’enfuir. Elle vit dans une grande maison avec sa mère et son grand-père depuis le départ (la disparition, l’évaporation?) de son père quand elle était enfant. Elle fait des ménages dans un motel, elle attend quelque chose. De partir, que son père revienne, que Jude son grand amour plus âgé qu’elle et vétéran de la guerre en Irak lui avoue son amour. Quelque chose, n’importe quoi à vrai dire. La narratrice est une sirène. Elle le sait, elle en est persuadée, elle a beau vivre sur la terre ferme elle est une sirène comme son père. Son père a d’ailleurs décidé de retourner à l’océan, et il l’a mise en garde contre son amour pour Jude, ou celui de Jude pour elle. Voilà pourquoi il ne se passe rien, parce que Jude n’a pas le droit de tomber amoureux d’une sirène. Encore faudrait-il qu’il ait les capacités pour tomber amoureux d’autre chose que de l’alcool et des souvenirs de guerre qui le hantent.

 » -Maman je ne veux pas être la sirène qui tue Jude.
– Oh, dit elle d’une voix qui ressemble à celle d’une mère dont la fille vient de casser quelque chose, un bout de porcelaine ou de cristal, et qui fait tout son possible pour ne pas se mettre en colère. Mais dans ce cas précis, la chose que ma mère croit cassée, c’est moi. »

Il y a une grande délicatesse dans l’écriture de Samantha Hunt. Un équilibre fragile entre quelque chose de touchant et de profondément nostalgique. Je suis très sensible aux histoires de familles un peu dysfonctionnelles, avec des gouffres entre les êtres (ici le deuil du père) remplis par de petites curiosités du quotidien, des particularités légèrement loufoques et attendrissantes – ici la passion du grand-père pour la linguistique et sa rédaction d’un dictionnaire très particulier. C’est un équilibre compliqué à maintenir, des personnages suffisamment universels pour pouvoir s’identifier à leur situation, mais la fantaisie nécessaire pour les rendre uniques, pour savoir instantanément que l’on ne lira pas deux romans comme « Seul l’océan pour me sauver ». Et la mélancolie de ton, l’harmonie d’une forme d’humour presque malgré soi et d’une profonde tristesse impossible à écoper.

Je ne suis pas forcément le meilleur public pour les romans qui basculent dans une forme de fantastique à un moment de l’intrigue, j’ai tendance à aimer savoir directement où je mets les pieds. Mais ici, le fil de la sirène est tiré dès le départ et vient se faire la métaphore de tant de choses, qu’il était impossible que le récit reste totalement ancré dans le réel jusqu’au bout. Et puis, on peut décider d’y voir uniquement la perception de la narratrice, le sens qu’elle décide de donner aux événements. J’aime les romans qui nous laissent décider de leur interprétation, qui nous fournissent des éléments sans nous mâcher le travail de compréhension. On peut avoir plusieurs lectures d’un texte, cartésienne, fantaisiste, choisir de regarder le réel brut en face ou de l’embellir pour s’en protéger. Et si le point de vue est celui de la narratrice, on ne peut s’empêcher d’adopter également celui de sa mère, ou de Jude, ou de son grand-père, pour regarder de plus loin cette jeune femme un peu perdue, un peu triste et un peu trop seule (et de comprendre leur propre tristesse à eux tous, les vides en eux, les creux où le vent souffle). On ne peut s’empêcher d’avoir envie de prendre soin d’elle et de consoler la petite flaque de larmes en elle qui semble pouvoir inonder la ville.

Au final, « Seul l’océan pour me sauver » est un roman terriblement touchant, dont la forme autant que le fond m’ont séduite tout en alimentant une petite tristesse littéraire. La couverture nous avait prévenus dès le départ, on se sent un peu « blue » en le refermant.

Seul l’océan pour me sauver. Samantha Hunt. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alex Ratcharge. Editions Le Gospel (maison d’édition indépendante). 2025. 189p.

On écoute quoi aujourd’hui ?

On écoute celui qui sait faire naître en moi le même mélange agréable/douloureux de petite mélancolie, l’équilibre précaire de la nostalgie douce et de la petite tristesse coincée dans la gorge, à l’image du roman, donc.

  1. Et pourquoi pas lancer la musique dès le début, pour l’avoir pendant la lecture de l’article, je dis ça je dis rien, pas que je l’ai pensé pour, mais un peu, enfin vous faites comme vous voulez je suis pas votre mère. ↩︎

2 réponses à « Seul l’océan pour me sauver, de Samantha Hunt »

  1. Avatar de Hélène
    Hélène

    Ce livre ❤ Je sais à peine comment en parler tellement il m’a marquée. Tout ce que je peux faire c’est dire aux gens « si vous en avez marre de lire des romans qui se ressemblent, lisez ceci ». J’ai trouvé la traduction d’Alex Ratcharge très réussie!

    Est-ce que tu t’es déjà plongée dans « En finir avec les jours tristes » qui sort à la rentrée? Je serai curieuse d’avoir ton avis, si tu le lis 🙂

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    1. Avatar de Sol

      Non je n’ai pas lu En finir avec les jours tristes, j’ai demandé un Sp mais je crois que je suis maudite avec ceux du Gospel, ils n’arrivent jamais à destination .

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