
« Les vieilles ne dorment pas, pensa Santa, prête à rire au nez de Làzaro, car le rire était tout ce qu’il lui restait maintenant qu’elle était, pioche et pelle, nue dans la jungle de sa migraine. Finalement, elle décida de se taire. Les hommes ne comprennent pas les mots. Les mots d’une femme les dépassent.
Surtout ceux d’une vieille.
Comme chaque matin, Santa sentit qu’elle avait faim. Elle repensa à la chair des petits. Le soleil commençait à poindre telle une migraine ardente. »
Au milieu de la jungle, une clairière abrite une hacienda. Dedans, la Vieille et sa fille Santa vivent en compagnie de la Chienne, de Lazaro et des enfants. La Vieille est arrivée des décennies plus tôt, fuyant la ville est les soldats, la violence, la peur. Elle a trouvé refuge entre des murs frais, a pu se nourrir grâce aux poules arrivées là, aux animaux qui se perdaient, aux dons de la jungle. Mais la jungle ne donne jamais gratuitement, la Vieille l’a vite compris. Parfois la jungle a faim. Quand elle se pare de rouge elle vient lécher de sa langue chaude les jambes des habitants, leurs ventres. Elle entraîne quiconque s’approche trop près d’elle. Elle prend sans demander alors mieux vaut lui donner ce qu’elle réclame. Mieux vaut sacrifier ceux qui naissent pour cela.
J’ai vraiment de plus en plus de plaisir à lire de la littérature d’Amérique du Sud, avec son style mêlant horrifique et réalisme magique. Je trouve qu’il y a une voix très forte dans ces textes, souvent écrits par des femmes. Il y a quelque chose d’hurlé à nos oreilles sur le corps des femmes, sur les violences qu’elles peuvent subir. Toujours en métaphores ou en symboles, l’horreur est là pour faire levier avec le réel, pour montrer que le plus rude se cache souvent dans le coeur des hommes. En lisant Elaine Vilar Madruga, je pense évidemment à Mariana Enriquez, car comment ne pas penser à elle, mais je pense aussi à « Même le froid tremble » de Nicole M Ortega, qui sort sur cette même rentrée littéraire. Entre ces femmes se tisse une intertextualité qui traverse les dictatures et le patriarcat.
« Avant de retourner à l’hacienda, Ifigenia se pencha une seconde au-dessus du cadavre pour voir la beauté abandonner la vie, mais elle ne parvint qu’à entrevoir les yeux de la fille trop grande qui étaient restés ouverts et battaient des paupières par-delà la mort, presque éplorés de solitude. »
Ici, les femmes doivent engendrer pour que la forêt se nourrisse. On ne s’attache pas à ce qui sort de leur ventre, ce qui est maintenu en vie jusqu’à l’appel de la jungle et du couteau. Au-delà, les femmes sont à la merci de prédateurs tout aussi violents. La prostitution forcée, la drogue, les violences physiques, la pauvreté. Il faut parfois choisir entre subir cette vide indigne ou aller abandonner son enfant dans la jungle pour espérer pouvoir manger plus tard. Comme souvent lorsque l’on évoque des lieux où les violences sexistes et sexuelles sont nombreuses, il n’y a aucun moyen de s’en sortir. Pile ils gagnent, face tu perds. Au final, les femmes plus âgées reproduisent des systèmes par peur, par lassitude, par habitude. Dans l’hacienda il y a un ordre établi qu’il ne faut pas déranger, au risque que tout se dérègle, et c’est ce qui arrive. On découvre l’histoire de chacun des protagonistes, comment ils et elles se sont retrouvés là, comment la jungle a eu un effet sur leur vie, leurs corps. Tous ont une histoire particulière, mais certains génèrent plus d’empathie que d’autres, notamment la Chienne.
Fatalité, permanence de schémas délétères, longue tradition de l’asservissement du corps des femmes et des enfants, Le ventre de la jungle nous dit tout cela dans un conte cruel et sanglant. Une histoire à ne pas se raconter le soir, de peur que le souffle brûlant de la jungle pénètre dans vos rêves, se glisse dans vos ventres et vous mette à la bouche le goût du sang, le goût du sang des enfants.
Le ventre de la jungle. Elaine Vilar Madruga. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Margot Nguyen Béraud. Les Léonides (maison d’édition appartenant au groupe Les Nouveaux éditeurs) 2025. 364p.
On écoute quoi aujourd’hui ?
Un titre extrait de la BO de la première saison de Yellowjackets, parce que là aussi la forêt a l’air de réclamer des trucs et la quantité de sang versé ferait pâlir l’EFS.
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