
« Bunty s’arrange pour se faufiler hors de l’étreinte de Georges ; elle a déjà dû endurer un acte sexuel au cours des douze dernières heures (moi!), un de plus sortirait des normes. Elle se dirige vers la salle de bain, où la cruelle lumière du plafonnier vient ricocher sur le carrelage blanc et noir et sur le porte-serviettes en chrome, renvoyant à Bunty dans la glace son visage matinal, blafard et creusé d’horribles ombres. Un instant elle ressemble à une tête de mort, l’instant d’après à sa mère. Elle se demande laquelle des deux visions est la pire. »
Ruby Lennox est tombée dans une famille qui ne la mérite pas. Elle si drôle et fine, adorable rejeton et dernière d’une famille de trois enfants, elle déambule dans l’existence avec l’impression d’être très sous-estimée. Sa mère (Bunty) considère les enfants comme des sortes de tiques, son père a la cuisse légère, l’aînée de ses soeurs est une barbante bonne élève et la cadette demande plus d’attention que les deux autres réunies. Dans l’Angleterre de la seconde moitié du XXème siècle, Ruby nous entraîne dans des aventures familiales rocambolesques, tragiques, hilarantes mais surtout, elle tisse le canevas familial en remontant bien loin avant elle.
J’ai du mal à résister aux romans familiaux lorsqu’ils sont bien écrits, bien menés et surtout avec un style très reconnaissable. J’avais passé un certain temps avec les Cazalet, mais si Ruby Lennox partage avec eux la nationalité, autant vous dire que le reste les éloigne. Tout d’abord, Ruby n’est ni une aristocrate, ni de la grande bourgeoisie. Elle est plutôt de la classe moyenne, fille de commerçants (les parents tiennent une animalerie au rez-de-chaussé de la maison) et sa scolarité se fait dans des établissements modestes. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment l’Histoire a joué avec les membres de sa famille. Entre les chapitres de son histoire, Ruby insère des annexes, où un objet appartenant à un membre disparu ou ayant vécu avant elle sont le prétexte pour sortir d’une chronologie linéaire et partir à la rencontre du passé.
Ces chapitres ont un style plus sobre, la narratrice se mettant en retrait pour nous donner à lire un contexte historique et familial assez passionnant. Elle revient ensuite à son autobiographie, avec sa gouaille inimitable. Car de la conception (oui oui) jusqu’à un âge avancé, Ruby tient à nous faire part des affres de son existence. Je me doutais que ça allait être drôle (déjà parce que ma mère m’en avait parlé, et même lu certains passages) mais je ne m’attendais pas à rire si souvent ni si fort. L’humour et le flegme britanniques réunis dans une narration vive, des personnages aussi attachants qu’odieux ou déprimants, le Musée de Kate Atkinson est cette galerie très très anglaise d’archétypes dont on ne se lasse pas.
« – C’est une robe formidable que tu as là, Bunty ! dit soudain Oncle Bill.
Et Bunty tressaille imperceptiblement, car elle n’aime pas Bill (antipathie entièrement fondée sur le fait qu’il est le frère de Georges), et si son beau-frère pense que c’est « une robe formidable », lui, un homme totalement dépourvu du moindre goût (ça, c’est vrai), il doit y avoir quelque chose qui ne va pas du tout. En fait, c’est bel et bien une atrocité ; une curieuse chose tricotée en rayures alternant le marron et le jaune, qui fait ressembler Bunty à une guêpe en tenue de sortie. »
L’autrice use d’un certain nombre de parenthèses, ce que j’adore, ainsi que de points virgules, ce que j’aime encore plus. J’adore les digressions en littérature, lorsqu’elles sont bien faites, c’est comme les notes de bas de page. Je trouve ça fabuleux de réussir à prendre le large concernant son histoire et d’y revenir après avoir ajouté quelque chose qui prendra peut-être son sens plus tard, ou qui, dans tous les cas, aura amené de l’épaisseur à la narration. Grâce à ces digressions, on en apprend plus sur Ruby, son sens de l’observation, sa malice à raconter des histoires. Mais au-delà de l’humour, le roman fait preuve d’une intense gravité lorsqu’il le faut. La guerre (les guerres, à vrai dire), les deuils, la parentalité, l’adolescence, la santé reproductive et sexuelle, la condition des femmes dans les années 60… La société et l’époque sont reproduites dans leur ensemble et permettent d’embrasser d’un seul regard des existences marquées par des drames mais aussi par une manière de prendre le quotidien comme il vient. Et c’est là que l’humour trouve sa puissance.
Je ne vous en dis pas plus afin de vous laisser le plaisir de découvrir la sémillante Ruby Lennox et toute sa famille d’énergumènes (d’une certaine manière, le point de vue de l’enfant et les personnages hauts en couleur m’ont fait penser à « Ma famille et autres animaux » de Gerald Durrell). Ici c’était un grand coup de coeur, et j’espère que ça le sera pour vous aussi.
Dans les coulisses du musée. Kate Atkinson. Traduit de l’anglais par Jean Bourdier. Editions Bourgois (maison appartenant au groupe Madrigall). 2024.513p.
- On écoute quoi aujourd’hui ?
Comme l’automne est arrivé, on se refait la meilleure version de Nothing Arrived des Villagers, un live acoustique Spotify auquel je n’ai évidemment plus accès maintenant que je suis passée sur Deezer. Douceur et coeur mou en perspective.
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