
« Chaque recoin de la Maison était hanté par les morts qui y avaient vécu. Chaque armoire abritait un squelette anonyme qui finissait d’y pourrir. Quand il y avait trop de spectres pour une pièce, ils commençaient à envahir les couloirs. Pour lutter contre ces importuns, on dessinait des symboles ésotériques sur les portes et on s’accrochait des amulettes autour du cou. On aimait ses propres fantômes, on les amadouait, on leur demandait conseil, on leur chantait des chansons et on leur racontait des histoires. Et ils répondaient par des inscriptions au savon et au dentifrice sur les miroirs, ou par des dessins à la peinture violette sur les murs. Il leur arrivait de murmurer à l’oreille de certains élus, quand ceux-ci prenaient une douche ou se montraient suffisamment téméraires pour passer la nuit sur le canapé du Croisement. »
La Maison dans laquelle est une véritable maison, mais rien ne semble exister à l’extérieur. Elle accueille depuis des générations des adolescent-es plus ou moins handicapé-es, incapables de s’adapter à un établissement plus classique. La Maison n’est pas un orphelinat, ni un hôpital, ni une pension, ni un lycée. La Maison est un lieu de vie et d’éducation, semblant obéir à ses propres règles, régi de loin par des adultes fantomatiques qui errent dans les couloirs, absents à la vie et aux lois des enfants qui s’entassent par grappes dans des chambres surchargées d’objets hétéroclites. Il y a les Faisans, les Rats, plusieurs groupes distincts qui modèlent une identité. Il y a un chef dans chaque groupe, des loyautés spécifiques, des rôles sociaux définis. Si l’on est un Oiseau ou un Chien on envisage pas le monde de la même manière.
Ainsi, nous suivons deux temporalités mettant en scène plus ou moins les mêmes personnages, à quelques années et différences près. D’abord Fumeur, un Faisan jeté hors de sa chambre et transféré dans le Quatrième groupe, avec crainte et appréhension. Il y rencontre là-bas ses nouveaux camarades. Comme tout le monde dans la Maison, les gens sont définis par des surnoms. Fumeur se retrouve à partager le dortoir de l’Aveugle, de Lord, Chacal Tabaqui, Sphinx, Noiraud, Bossu, Éléphant et les autres. Au fil des pages se dessinent leurs personnalités, leurs histoires. Les voilà déjà grands, la sortie se profile, la sortie est effrayante. Remontons dans le temps et suivons Sauterelle (il deviendra Sphinx avec le temps, les êtres peuvent changer alors leurs surnoms également). Sauterelle vient d’arriver dans la Maison, il se lie avec l’Aveugle, il est proche d’Elan, un éducateur mystérieusement disparu dans la temporalité suivante. Ils sont encore petits, ils observent les grands qui construisent leur micro-société aux règles étranges et rêvent d’être à leur place.
« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. Voilà, maintenant que vous êtes prévenu, on peut continuer à discuter. »
La Maison nous aspire. On ne sait pas si nous nous glissons en elle ou si c’est elle qui vient se loger en nous. Les 1070 pages de ce roman se lisent presque de manière hallucinée, hypnotique. Que se passe-t-il dans la Maison ? Presque rien. Les vies minuscules et héroïques d’enfants laissés à eux-mêmes, sauvages et féroces, tendres et fragiles. C’est une version violente et sale du film Hook, adapté de l’histoire de Peter Pan. Ici, les enfants perdus s’accrochent à l’enfance à coups de couteau, s’octroient des sursis lors de nuits sans fin où les contes coulent à flot. On s’invente une mythologie, des légendes, plus qu’une société, c’est une civilisation qui s’écrit sous nos yeux ahuris. Le temps est déformé, cela fait des siècles que les enfants sont là, vieillards enfermés dans leur sagesse brouillonne. Et pourtant, neufs comme au premier matin, ils découvrent la vie, l’adolescence, comme s’ils étaient les premiers.
Je ne vous en dis pas plus, car comment résumer ce roman aussi bizarre que fascinant ? Il se loge directement dans la liste des romans qui contiennent en eux un monde complet, autosuffisant, se nourrissant de son lecteur. Que s’est-il passé durant ces 1000 pages ? Je ne sais plus, mais j’ai dans la tête le plan entier de la Maison, ses dortoirs, la Cafetière, la Cour, le Sépulcre. J’ai le visage de ses locataires gravé sous mes paupières, même le son de leur voix et des roues de leurs fauteuils résonne à mes oreilles.
La Maison dans laquelle. Mariam Petrosyan. Traduit du russe (Arménie) par Raphaëlle Pache. Editions Monsieur Toussaint Louverture (maison d’édition indépendante). 2020.1070p.
- On écoute quoi aujourd’hui ?
Une plongée dans le nouvel album de ma cheffe de secte préférée. On reste dans une ambiance aussi étrange que le livre dont je viens de parler.
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