
Les jours gris se collent à mes fenêtres et je compte les heures jusqu’à refermer cette année, la ranger, l’archiver derrière mes paupières et en ouvrir une autre toute neuve. Une année où les promesses peuvent encore être tenues. Sous les lumières des rues je me répète allez, et dans allez il y a s’il te plaît tiens encore un peu, il y a garde espoir même si rien ne t’y invite, il y a la caresse douce et ferme avec laquelle on flatte un vieux cheval rétif. Allez même si l’on ne sait pas où ni pourquoi, allez pour parer l’envie qui démange de s’arrêter là, sur le trottoir, et de s’asseoir dans la poussière des rues, attendre que rien ne se passe, abandonner la partie.
Allez chaque matin pour se plaquer au visage le sourire sincère et crispé de qui passe huit heures par jour à dire bonjour vous voulez un paquet passez de bonnes fêtes. Pour dissimuler à qui ne regarde pas bien la béance qui m’ouvre en deux. C’est chaque jour se tirer du lit en se promettant d’y revenir vite, d’y trouver le refuge ou l’exil. C’est couvrir de chants de Noël les images persistantes de la salle d’échographie, les doigts croisés, l’oreille attentive qui s’apprête à entendre le martèlement tranquille de la vie qui pousse envers et contre tout. Et le silence. Le silence car la vie se refuse, s’ébauche et abandonne, reste à errer au creux de moi jusqu’à ce qu’on la sorte, toujours par la force, toujours par la douleur.
Allez pour cesser de compter les fausses-couches, les essais trop nombreux et les années qui passent. Allez pour ignorer les ventres imposants de celles qui y arrivent, les piaulements neufs à l’abri des landaus, la perte d’envie, la perte de sens, la certitude acide que ça n’arrivera pas. Je referme l’année en parsemant mes poches de talismans inutiles qui n’aident pas mon ventre à se remplir. Je compte les mois jusqu’à me tarir, je me fais funambule. Il faut à la fois préserver l’espoir, et se glisser, docile, dans le deuil annoncé de la vie parentale. Se dire j’y crois et je n’y crois plus, pour projeter les deux, pour se donner une chance ou faire des circonstances quelque chose d’acceptable. C’est se dédoubler chaque jour, dans le même mouvement, plan de bataille, calendrier, on ne lâche pas et on y croit, équipe de supporters en fond, conserver l’énergie, une ligne de mire. Et se déliter. Chaque jour, chaque matin chaque soir se vider de son eau se demander pourquoi chercher des raisons des excuses ne jamais rien trouver car il n’existe rien qui puisse justifier la vie qui ne vient pas ou seulement quelques jours, quelques semaines et puis en fait non, un avant-goût amer qu’on retire comme une gifle.
Au milieu de tout ça je perds en densité, dans le gris de décembre j’ai les contours flous. Le chagrin me dissout, je n’existe plus qu’en creux. Je ne suis pas la mère, je ne suis pas la femme enceinte, et j’ai tant laissé le reste en jachère que je ne sais plus où me chercher. Je traîne ma douleur sourde qui s’accroche aux sapins, qui siffle dans le vent passant par la fenêtre, je la plante en même temps que les bulbes de tulipes pour le printemps, je lui consacre mes nuits, mes heures creuses. Mais mis à part mes larmes vous ne me trouverez nulle-part.
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