Les raisins de la colère, de John Steinbeck

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« Les gens viennent munis d’épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent ; ils viennent dans des guimbardes tremblantes ramasser les oranges abandonnées, mais elles ont été arrosées d’essence. Et ils regardent impuissants les pommes de terre flotter dans le courant, et ils écoutent les cris des porcs qu’on abat dans une fosse avant de les recouvrir de chaux vive, et ils contemplent les montagnes d’oranges qui s’aplatissent et se transforment en purée suintant la putréfaction ; et dans les yeux des affamés se lit une colère grandissante. Dans leur âme les raisins de la colère sont chaque jour plus gros et plus lourds, et la vendange ne saurait tarder. »

De Steinbeck j’avais lu rapidement et trop jeune, La perle, pendant mon année de cinquième. Qu’a pu comprendre de la plume de l’auteur ce gros bébé de onze ans que j’étais à l’époque ? Rien bien sûr, et je n’en ai aucun souvenir. Ensuite j’ai boudé l’auteur car je le pensais trop difficile à lire, je pense que je confondais un peu avec Faulkner. Il a fallu que Margaux, avec qui je travaille, me dise que c’était son roman favori, et que la superbe nouvelle traduction de Charles Recoursé sorte, pour mettre ce roman sur mon chemin.

Les raisins de la colère relate la vie d’une famille de métayers de l’Oklahoma, les Joad, parents, grands-parents et enfants, dont Tom, le fils, sort de prison, forcés de quitter leur ferme face à l’arrivée de la mécanisation, des tracteurs et d’une autre forme de culture de la terre. Après le Dust Bowl, cet épisode de tempêtes de sable et de poussière ayant frappé plusieurs états dans les années 30, beaucoup de familles prirent la route vers la Californie afin de travailler dans les champs et aux récoltes. A ce moment là, l’État communiquait énormément sur son besoin de main d’oeuvre, ce qui a créé un flux migratoire très important vers l’Ouest. Le roman est la traversée du pays par les Joad, les rencontres faites sur la route et leur arrivée dans un État qui ne veut pas d’eux car tant de leurs compatriotes sont déjà dans une misère intolérable.

Le roman est beaucoup plus politique et actuel que je ne l’aurais cru car je suis pétrie de préjugés (et d’un peu d’orgueil). Au-delà d’un parcours individuel, John Steinbeck insiste sur l’expérience commune du déracinement, de la pauvreté et des espoirs illusoires mis dans cette nouvelle vie qui attend les familles. Souvent, au bout de la route, les camps de l’état, le travail mal rémunéré, la famine, la mort. Et tout cela à cause du capitalisme. On y est et on n’aura pas mis longtemps à y aller. Le capitalisme est responsable en premier lieu de l’exil de ces familles qui n’ont d’autre choix que de partir car leurs fermes sont rasées. Le capitalisme pousse un nombre trop important de travailleur-euses à se battre pour le même travail, et fait donc baisser les salaires pour augmenter les profits. Au final, les propriétaires terriens se font racheter pour une bouchée de pain, les grands possédants ont tant d’hectares qu’ils ne savent pas quoi en faire, et cela leur coûte même plus cher d’exploiter la terre et de payer des ouvriers, plutôt que de tout laisser pourrir. Absurdité à son comble, prémices d’un monde toujours en cours cent ans plus tard.

Les raisins de la colère c’est le roman de l’éveil à la conscience de classe. L’intuition que seul-e on ne peut pas grand chose, mais que se passerait-il si l’on s’entraidait et que l’on se fédérait ? Les tentatives se font mater, mais l’étincelle est là. Tout au long du roman une bienveillance entre camarades d’infortune se crée. On s’entraide, on se nourrit, on s’héberge et on se véhicule. On ne laisse pas les autres dans la galère, famille ou inconnu-es croisé-es sur la route. Alors nous, l’oeil légèrement humide et le corps tendu vers cette famille aussi humble que bonne, on fait corps avec eux, on aspire à leur bonheur, ou tout du moins à leur répit. Entre les chapitres consacrés aux Joad, des chapitres où la voix de l’universel prend le pas. On parle de personne et de tout le monde à la fois, on décrit le système, le processus de précarisation, la machine déréglée du grand capital qui broie tout de ses dents acérées. En nous aussi, la colère gronde, et ce jusqu’à la dernière scène qui nous bouscule et nous bouleverse.

Tout ceci est traduit brillamment par Charles Recoursé qui nous donne à lire une langue vernaculaire riche, vivante, chantante. Et si je me dois de mettre un bémol sur mon enthousiasme, je peux tout de même vous dire que ce roman est un chef d’oeuvre, que j’ai envie de dévorer tout Steinbeck et que j’ai été émerveillée de la fluidité de la langue, du plaisir que j’avais à m’y plonger, malgré l’inconfort de ce que je pouvais y lire dans le fond mais jamais dans la forme. Le bémol vient encore une fois de la fâcheuse tendance des auteurs à spolier les femmes de leur création. Il est aujourd’hui avéré que John Steinbeck a bénéficié pour la rédaction de ce roman des notes de l’autrice Sanora Babb, qui travaillait au même moment à l’écriture d‘Eux dont les noms sont inconnus, paru aux éditions du Sonneur en 2025. L’autrice travaillait et collectait des informations dans les camps du gouvernement. John Steinbeck a été plus rapide à écrire son roman, n’a jamais remercié l’autrice qui a rangé son manuscrit dans un tiroir face au succès des Raisins, et ne l’a ressorti que lorsque qu’elle avait presque cent ans. Un soupir de déception, men will be men, after all, même avec un Nobel.

Les raisins de la colère. John Steinbeck. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé. Gallimard (maisons d’édition appartenant au groupe Madrigall). 2022. 670p.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

On garde l’esprit folk, on s’imagine au coin du feu à manger des haricots et du pain de maïs.

4 réponses à « Les raisins de la colère, de John Steinbeck »

  1. Avatar de L'ourse bibliophile

    J’ai adoré ce roman que j’ai trouvé d’une intensité et d’une puissance incroyables (et je n’ai finalement jamais été déçue par un Steinbeck), mais tu me fais totalement découvrir Sanora Babb, donc merci de la réhabiliter un peu. Sur ce, je vais aller voir son roman.

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  2. Avatar de Fabien
    Fabien

    Merci pour cette description magnifique, qui me donne vraiment envie de le lire ! Et quelle déception une fois encore…
    Pour l’anecdote, j’ai cliqué spécifiquement sur ce message en me disant, « Tiens, Margorito en parle souvent comme d’un livre qu’elle aime énormément ! » et… la boucle est bouclée ! (si c’est bien d’elle que tu parles)
    Il faudrait peut-être faire des listes des livres qui nous ont éveillé·es, qui nous ont fait à la fois comprendre, et nous sentir moins seul·es (moi ça a été entre autres L’Ennemi principal de Delphy), on trouverait sans doute d’autres trésors

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  3. Avatar de Ceciloule - Pamolico

    Je retiens l’anecdote ! (Et entièrement d’accord pour cette traduction et ce livre si tristement actuel)

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  4. Avatar de C’est le 1er, je balance tout ! # 111 – Mars 2026 | L'ourse bibliophile

    […] misandre a adoré Les Raisins de la colère (souvenir de lecture mémorable), mais elle réhabilite également la mémoire de Sanora Babb qui […]

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