L’île hallucinée, de Julien Freu

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La sensation emplit la crique et se jeta sur eux.
Elle agrippa leurs chevilles, s’engouffra dans leurs cheveux, ses doigts crissèrent sur leurs gorges. C’était une onde de terreur glacée qui enfla et se déversa, invisible et évident comme un coup de vent d’ouest, lourd d’orage et de tension, de promesse de naufrage. Elle enveloppa leurs corps – pétrifiant leurs pores, liquéfiant leurs souffles – et les dépassa. La sensation s’étendit comme un séisme, un raz-de-marée dont l’épicentre était le cadavre de ce jeune garçon, cet enfant à la casquette blanche, au crâne détruit et aux pieds nus. La sensation déferla vers la mer, figeant sa surface en un aplat infini. Elle gravit la falaise et se répandit dans la lande, dans les quatre directions du vent. »

L’île dont il est question se situe peut-être en Bretagne, elle n’existe pas mais en a tous les atours. Les criques et les récits de naufrageurs, la végétation et les légendes. Elle a les landes et les forêts, les secrets enfouis au fond de la gorge de vieux hommes taiseux qui ont tout intérêt à ne jamais parler. Lors d’une escapade, deux enfants liés par un indéfectible amour tombent sur un chien errant qui ne cesse de leur tourner autour pour leur montrer quelque chose. Ce quelque chose c’est le corps d’un enfant. Lorsque les autorités sont alertées, deux enquêteurs du continent débarquent et ne trouvent absolument rien. Les enfants ont-ils tout inventé ? Ce qui est certain par contre, c’est qu’un gosse a disparu, et que le chien décrit par les deux amoureux est celui du gendarme de l’île. Le problème ? Le chien en question est mort depuis vingt ans.

D’enquête en rebondissements, le roman de Julien Freu accompagne trois saisons de l’île, ce qu’il faut pour mettre au jour les vieilles légendes, celles qui refont surface dans le feu. Car on peut toujours enterrer les secrets, le goût de la vengeance peut macérer longtemps dans les bouches closes. L’île est donc visitée par des éléments extérieurs qui ont à coeur de faire toute la lumière sur les disparitions, rumeurs et autres apparitions mystérieuses. D’abord les deux flics, un duo improbable tellement caricatural que l’on se délecte des saillies de l’un et de l’impeccable répartie de l’autre. Et lors de la deuxième saison, une anthropologue fantasque accompagnée de son chat, véritable personnage que l’on croirait humain et doué de conscience ainsi que de libre arbitre.

Ces personnages non îliens sont la respiration nécessaire, la bouffée d’humour bonne à nous faire glousser et faire retomber la pression. Car tout dans ce roman est lourd, insidieux et vient se glisser en nous par les pores de notre peau, nous asphyxiant petit à petit. L’atmosphère impeccable de mystère crée un décor parfait pour ce déballage de violence vengeresse. Tout y est, la brume, les chuchotements, les signes laissés dans la nuit. On ne sait plus à quoi ou à qui se fier, on navigue dans le passé, les violences intrafamiliales, la main des hommes portée sur le corps des femmes, l’écriture pourrait frôler le gothique. Alors viennent s’y frotter nos ressorts comiques, ils détournent l’attention et ouvrent une autre manière de vivre le roman noir. Un rythme fait de respirations et d’apnées, un rythme tenable lorsque l’on joue avec nos nerfs. Car même au plus noir de la nuit, une bonne punchline bien sentie ne se refuse jamais.

C’était un vrai plaisir de découvrir l’écriture de Julien Freu, et un plaisir qui sera prolongé je l’espère par la découverte de ses précédents romans publiés chez Actes Sud. J’ai à coeur de voir si l’écriture aussi précise que parfois enlevée et comique, ce savant mélange à la saveur particulière, se retrouve dans ses autres textes. En attendant, à découvrir si vous aimez que vos romans policiers soient teintés d’une bonne dose de légendes locales, quitte à basculer parfois dans cette zone trouble entre le rationnel et le mystique. Esprits cartésiens, soyez souples, sinon vous serez frustrés.

Lîle hallucinée. Julien Freu. Actes Sud (maison mère du groupe Actes Sud). 2026. 331p.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

Il y a un nouvel album de Mitski alors YEAH, allons-y, en plus il est super !

4 réponses à « L’île hallucinée, de Julien Freu »

  1. Avatar de Myrtille Taff

    oh oui j’aime tant ce genre d’ambiance et chronique tellement bien fichue qui nous immerge dans cette atmosphere. Oui donc je note

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    1. Avatar de Sol

      Ah trop bien ça me fait plaisir !

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      1. Avatar de harmonyeclectic073557b522
        harmonyeclectic073557b522

        Je l’ai acheté ! Bon, j’ai commencé le dernier recueil de Yoko Ogawa : Scenes endormies dans la peaume d’une main et ça m’ennuie. Sinon, j’ai acheté une reco d’une librairie pres de chez moi : Les Oracles de Margaret Kennedy. Ca se passe dans une « bourgade anglaise », un artiste disparaît un soir d’orage. En plus de sa famille, Il laisse une sculpture qui va faire causer dans les chaumières…

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      2. Avatar de Sol

        Oh je n’ai lu ni l’un ni l’autre ! J’avais lu et aimé l’Annulaire de Yoko Ogawa, et un ou deux autres textes de Margaret Kennedy, mais pas ceux-là !

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