Love stories : pourquoi les romances nous font du bien, de Christine Van Geen

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 » Si on insiste sur les moments de récupération capitalistique, patriarcale dès lors qu’elle est méprisante à l’égard des lectrices et que l’on définit la romance seulement à cette aune-là, on verra un « verre à moitié vide ». Si on met l’accent sur les meilleures romances, pleines d’intelligence, de jeu sur le genre et d’empouvoirement féminin, on verra un « verre à moitié plein ». Moitié vide, moitié plein : ce sont deux vérités que l’on peut toujours renvoyer dos à dos. Ces deux points de vue n’en finissent pas de basculer l’un dans l’autre, comme lorsqu’on regarde l’image ambiguë du canard-lapin qui a fasciné les psychologues de la Gestalttheorie et aussi Wittgenstein (tiens donc) : vue d’un côté, c’est un canard ; c’est vrai. Ah, mais vue d’un autre côté, c’es un lapin, c’est vrai aussi. »

On se connaît depuis suffisamment longtemps vous et moi pour que je n’aie plus besoin de présenter mon intérêt pour la romance. Cela fait quelques années que j’en lis de temps en temps, que j’aime cela mais surtout qu’elle me fait du bien à divers moments de mon existence. Cela suscite régulièrement des haussements de sourcils dans les cercles que je fréquente (le monde du livre possède tant de préjugés) et je suis persuadée que cela joue parfois négativement sur la manière dont je suis perçue, professionnellement parlant. Plutôt qu’une corde de plus à mon arc de compétence, on y voit une faute de goût. Qu’importe, le plaisir que je prends à lire ces textes dépasse de loin mon besoin de validation professionnelle. Alors que Christine Van Geen, que j’estime profondément pour son travail et ses goûts littéraires, écrive sur ce sujet, ça m’a fait faire une petite danse des épaules.

Qu’on en discute ensemble lors d’un entretien m’a flattée autant que remplie d’envies de lecture et j’avais une folle hâte de pouvoir lire le texte avant de la recevoir (mercredi 6 mai à la librairie, venez car ça va être super). Son bagage d’agrégée de philosophie se mêle à ses émotions de lectrice à qui la romance fait du bien, donnant à cet essai l’amplitude nécessaire pour cerner un sujet qui fait couler beaucoup d’encre. On a besoin de faits, on a besoin de la sociologie, de l’histoire de la littérature, du féminisme. Mais on a également besoin des émotions brutes que l’expérience de lecture peut procurer. Quelque chose d’organique qui vient combler un vide existentiel dans nos petits êtres névrosés. Je ne vais pas paraphraser son texte afin de vous laisser tout le plaisir de la découverte, mais il y a un certain nombre de sujets passionnants abordés dedans.

Déjà, il faut revenir sur le terme de romantisme, utilisé à tort et à travers pour désigner quelque chose d’incorrect. La romance n’est pas romantique au sens littéraire (historiquement littéraire) du terme. Le romantisme, ce sont des types qui s’emballent pour un idéal au point de se foutre en l’air. La romance, ce sont des histoires d’amour cathartiques où le contrat de départ avec la lectrice (féminin de majorité, allez chialer à l’Académie française si ça vous déplaît) est que tout finira bien. Les tropes tant décriés car « c’est toujours la même chose » ? Vous n’avez jamais vu de théâtre classique ? La codification des genres est un pré-requis dans l’histoire du divertissement populaire, des arlequinades à la tragédie.

Cela me rappelle la fois où j’avais lu une chouette romance de Yulin Kuang où le personnage principal tombe amoureuse du gars qui a accidentellement tué sa soeur. J’avais commencé par me dire « punaise ça va trop loin » avant de me rappeler l’intrigue du Cid et de bien fermer ma grande bouche. On méprise beaucoup la romance aujourd’hui, mais parce que c’est un genre littéraire populaire majoritairement lu par des femmes. Or, on le sait, les femmes ne savent pas ce qu’elles lisent, pauvrines. Elles ne savent pas faire la différence entre fiction et réalité, elles prennent tout pour argent comptant et ne possèdent pas d’esprit critique car celui-ci se loge dans les testicules, selon la science. Les littératures de genre ont toujours fait l’objet d’un mépris de classe crasse, mais rajoutez-y une bonne dose de sexisme et alors là on a de quoi faire des marronniers pour les journaux sérieux pendant huit mois. Et si on brandit en plus le grand épouvantail de la dark romance, on a le jackpot. L’ironie est d’autant plus grande que les critiques de la romance arborent souvent un intense premier degré, alors que la romance par essence est assez méta, joue avec ses propres codes et ne se prend que rarement au sérieux.

On demandait moins à la littérature de se justifier quand c’étaient des hommes qui écrivaient des textes érotiques ou pornographiques transgressant tous les tabous sociaux. Là c’était créatif, quand les femmes le font, c’est stupide. Avec humour, des tas de sources et surtout des entretiens avec des lectrices de romance, Christine Van Geen nous montre qu’il n’est pas question de faire de la romance un sujet monolithique. Comme tout, et tout le temps, il y a de bonnes choses et de mauvaises choses, il y a une nuance à remettre au coeur d’un débat un peu clivant pour embrasser largement le sujet. On s’arrête deux secondes, on regarde, on lit, on écoute, et on voit pourquoi ça marche, ce que ça nous apporte, quelles sont les limites et surtout qui les définit. En refermant cet essai, on a envie d’aller se faire chauffer de l’eau, de mettre son meilleur pyjama douillet et de se caler sous un plaid pour se plonger dans une histoire d’amour aux multiples rebondissements, avec ou sans scènes de sexe, avec ou sans (au choix), rivalité professionnelle, kidnapping, créature mythologique, harem inversé, partage d’un seul lit, faux mariage. Car, comme pour tout ce qui relève de la catharsis et du fantasme, tous les goûts sont dans la nature et c’est ça qui la rend si riche.

Love Stories : pourquoi les romances nous font du bien. Christine Van Geen. Editions les Arènes (maison appartenant au groupe Editis). 2026. 213p.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

On écoute mais surtout on regarde l’une de mes créatrices de contenu favorite du moment, Caroline Klidonas qui s’amuse avec les codes de différents genres cinématographiques et peut, chez elle et avec très peu de matériel ainsi qu’une incomparable alchimie avec elle-même, nous pondre un Teen Movie des années 2000 de 15 minutes (on en prendrait bien une heure trente sans broncher). La preuve, si le monde en avait encore besoin, que les femmes sont drôles, talentueuses et possèdent un recul sur le monde qu’on leur accorde rarement.

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