Crush, de Momo Yamaguchi

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« Vous voyez ce sentiment quand vous vous arrêtez dans un autre supermarché que celui où vous avez vos habitudes au retour du travail et qu’il n’y a plus votre marque préférée de pâtes italiennes bios, ce qui fait que vous devez vous résigner à acheter une sous-marque dont le temps de cuisson est différent, mais il vous reste quand même un fond de paquet de l’autre marque à la maison, juste pas assez pour une assiette – oui, vous cuisinez pour une personne, parce que vous êtes seul, toujours -, alors vous mélangez les deux paquets et mettez le minuteur sur douze, vous conformant aux instructions de la marque dont le temps de cuisson est le plus long, avec pour résultat qu’une partie de vos pâtes finit par être un peu plus qu’al dente et, oserai-je le dire, légèrement spongieuse ?Et vous avez beau agrémenter le tout avec des boules de mozzarella crémeuse, de la sauce tomate faite maison, du basilic frais et du parmesan, vos efforts ne suffisent pas à ressusciter ces pâtes, qui sont aussi molles et sans consistance qu’une bite au repos ?
Aujourd’hui est l’un de ces jours. Une larme roule sur ma joue alors que je m’affale sur mon canapé et mâche mon assiette de bites molles. Elle rate tout, même ses pâtes, la conne. »

Je vais vous demander de bien gainer pour cette chronique car je connais le potentiel clivant de ce genre de romans et je ne vais pas y aller avec le dos de la cuillère sur les rafales de vérités donc prenez un verre d’eau et c’est parti. Mika est une jeune japonaise célibataire de 24 ans bossant dans une de ces grandes entreprises japonaises qui prônent l’absence de vie personnelle, la servilité et surtout la culture patriarcale. Sa vie se résume à son taf, aux sorties avec ses amies et à la projection de voir un jour son pucelage se faire enlever par un type un peu mignon au moins ça s’il vous plaît. Un jour enfin le candidat idéal se présente, mais pourquoi expérimenter une grande histoire d’amour dans les années 2020 quand on peut vivre le plus grand mal de ce siècle, j’ai nommé : la limerence1.

Mika devient obsédée par Tai, étasunien d’origine japonaise de passage pour quelques mois dans ce pays, gentiment amical mais pas du tout décidé à s’engager, papillonnant et laissant notre narratrice aussi désemparée que prête à partir dans la plus terrible spirale de projection. Donc, oui, je vous le donne en mille, on passe 328 pages dans cette spirale. Et j’imagine bien que ça peut ne pas intéresser / lasser certain-es lecteurices. En tout cas si on le prend sous ce prisme unique. Car il y a beaucoup de choses à l’intérieur de Crush et sous des formes aussi ingénieuses narrativement qu’hilarantes ou absolument cruelles. Déjà sur ce que ça dit de la vie en entreprise, surtout pour les jeunes femmes. Il y a des passages absolument savoureux dans cet art de la survie quotidienne. Ensuite sur notre rapport (mais surtout celui de la société japonaise) à la famille et aux personnes âgées. Mais surtout je trouve que ce roman possède une qualité cathartique rare, celle de nous faire regarder en face notre propre honte.

Peut-être avez-vous eu la chance de ne pas souffrir de carences affectives durant l’enfance, d’être un adulte fonctionnel non névrotique et de jouir d’un système d’attachement qui ne soit ni évitant ni anxieux selon les termes de la psychologie moderne des reels instagram. Eh bien bravo tant mieux pour vous mais ça n’est pas une raison pour venir vous la péter car tout le monde ne possède pas votre chance. Dans ces cas-là passez votre chemin sur ce roman, vous ne pourriez pas comprendre. Par contre, oui c’est à vous que je parle mes petit-es weirdos sûr-es, si vous avez déjà connu l’agonie de l’attachement à sens unique, d’être tellement désespéré-e pour un peu d’attention, d’affection et de tendresse que vous avez découvert votre capacité à faire fi de tout bon sens et de tout instinct de survie, si vous avez déjà épuisé des amitiés à parler en boucle de la même personne pendant plusieurs mois, si vous avez déjà supplié – à genoux ou non -, si vous vous êtes retrouvé-es dans des lits, dans des bras, révéillé-es le lendemain matin en ayant au fond de la gorge ce sentiment vaguement écœurant de la honte – oh ce que l’on fait, ce que l’on en vient à faire pour être aimée juste un peu -, de l’absence d’estime de soi, eh bien je crois que vous vous y reconnaîtrez. Et, je le redis encore une fois parce que c’est vraiment ce qui fait le charme de ce roman (en plus du côté très frontal qui me plaît car il est déstabilisant) c’est son humour. Son humour sans trop y toucher, un peu pince sans rire, très à froid, tout comme j’aime. Et une mention pour la traduction car la fluidité du langage, du vocabulaire en lien avec l’époque etc marche super et j’imagine que ça pouvait être un peu casse-gueule.

Momo Yamaguchi n’a pas le temps de nous prendre par la main et de nous tapoter l’épaule en nous disant que tout ira bien. Elle place un miroir face à nos insécurités les plus intolérables et nous dit : Je vous vois alors regardez-vous. Et c’est aussi dérangeant qu’apaisant, cette expérience commune d’une humanité peu attirante, cette part de nous que nous voudrions changer, masquer. Momo Yamaguchi écrit de chez celles qui ont passé leur vie à regarder les Filles Cools et à vouloir en être une. En se demandant comment elles pouvaient être aussi nonchalantes, aussi peu impliquées dans l’angoisse existentielle censée traverser tout un chacun. Et elle le fait en mettant sur la table tout ce qui nous pousse à pouvoir perdre une partie de soi pour faire partie de ce cercle fermé : le patriarcat bien sûr, le capitalisme, les traditions, le poids de la famille. On sait, on a fait nos devoirs, on se revendique féministes depuis longtemps et pourtant nos pensées intrusives sont si biberonnées à tout ce que l’on combat que l’on n’oserait jamais dire qu’elles nous traversent.

Je crois que je vois comment on peut ne pas aimer ce roman. Peut-être qu’on passe à côté si l’on cherche en littérature ce qui nous conforte et nous élève vers un idéal plus grand. Si l’on n’a pas encore apprivoisé sa honte et sa petite médiocrité intrinsèque. Mais si on aime quand ça gratte un peu (je ne vais pas vous faire l’affront de citer Fleabag à chaque fois comme ma référence des meufs gênantes et formidables mais si, allons-y), quand on peut se reconnaître dans le moche en nous sans détourner le regard, quand notre meilleure arme pour contrer tout cela c’est un humour corrosif, alors on y passe un très chouette moment. Un moment de réconciliation avec cette petite douleur de vouloir être choisie, et pour cela de pouvoir mettre sous le tapis des événements aussi bouleversants que terribles, un endroit hors de tout jugement qui nous chuchote que nous sommes légion, et que tout ira.

« Il fait encore nuit quand il se lève et sort du lit ; il ne voulait pas me réveiller, me dit de me rendormir, mais je le suis jusqu’à la porte. Il ouvre les bras et je m’y love, probablement pour la dernière fois, et j’enlace sa taille, et je m’accroche à lui. Je sens les larmes me monter aux yeux, alors je pivote et regagne ma chambre. Je ne reviens fermer la porte qu’une fois que je l’ai entendu partir.
Je m’effondre, mais j’ai l’habitude. »

Crush. Momo Yamaguchi. Traduit de l’anglais par Mathilde Janin. Editions Actes Sud (Groupe Actes Sud). 2026. 328p.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

On reste dans le thème avec un morceau de Naika qui est un beau résumé de ce roman.

  1. Je vous mets un lien vers Wikipedia car je pourrais vous expliquer mais il y a littéralement une page dédiée donc autant laisser les professionnel-les faire leur job. ↩︎

Une réponse à « Crush, de Momo Yamaguchi »

  1. Avatar de Myrtille Taff

    c’est tellement bien cette chronique, un roman.

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