Trois petits chats, d’Elisa Routa

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« Sous nos yeux
saison après saison
la bastide se transforme
un grillage ici
une barrière là
au bout de l’allée un portail couleur lavande
le long de la route un muret en parpaings
enrobé d’enduit blanc
désormais on ne voit plus
ni les voitures circuler
ni les fenêtres de l’école de musique
l’enceinte est belle
peinte dans un nuancier crème
tout le monde le fait remarquer à Moma
Il est beau votre nouveau mur
Il dort dans sa chambre
la dernière pièce au fond de la maison
la nuit
la porte ne claque plus »

Vous allez me dire que commencer à vous parler de la rentrée littéraire le vingt mai c’est abusé, mais vu que je fais ce que je veux, que je n’ai ni dieu ni maître, ni chemise ni pantalon, eh bah c’est parti. Comme ça si je vous donne envie de lire Trois petits chats – et c’est mon but – vous aurez le loisir de noter ça dans un petit coin de votre tête et d’avancer un peu sur votre PAL qui déborde d’ici à ce qu’il sorte. Ne me remerciez pas ça me fait plaisir. Mais allons voir d’un peu plus près ce qui se trame dans ce roman qui joue avec nous et avec sa forme.

Les trois petits chats du titre ce sont la narratrice, son petit frère et leur mère. Il y a le chien aussi, donc trois petits chats et un chien, toustes meurtri-es depuis la mort du père et la vie à réinventer. Mais rapidement la figure d’abord impressionnante et séduisante de l’Autre vient mettre le pied dans la porte, dans la chambre, dans la bastide et il faut composer avec lui. L’Autre répare, prend en charge, construit un mur – on protège qui de quoi ? – fait rouler le quotidien selon ses règles. Au milieu des repas de fête tout à coup un éclat de voix, ça commence toujours doucement, il faut bien caresser ces petits chats dans le sens du poil. Mais une fois qu’elle est enclenchée, la mécanique de la violence intrafamiliale ne se grippe presque jamais.

Vers libres et inserts de bribes d’une comptine qui évoque l’enfance, Elisa Routa cartographie poétiquement l’espace du souvenir, de l’adolescence qui rentre les épaules, ne prête jamais le flanc aux coups qui surgissent sans prévenir. L’ambivalence des émotions, le courage et la lâcheté, la colère et la peur, faire profil bas ou se révolter, être la grande sœur du petit frère mais aussi l’enfant effrayée d’une mère impuissante. On suit le passage du temps, on marque d’autant de pierres blanches la gradation mortifère de la peur, et quand c’est trop, quand la marche est trop haute, trois petits chats, chapeau de paille, paillasson, c’est l’enfance aux yeux clos qui s’échappe en fredonnant et prend le relais. La comptine comme marqueur de la dissociation littéraire.

Ce qui émane du texte, c’est la poésie brute qui caresse l’oreille et nous murmure ce que les portes closes ne laissent pas voir. C’est la traversée aux mots choisis, précis, jusqu’à un rivage qui permette de respirer mieux, plus ample, plus grand. Peut-être que lorsque l’on retient son souffle en permanence il est plus facile de laisser des vers courts raconter l’enfance, la forme qui s’enroule contre le fond, qui l’épouse. Et nous qui lisons d’une traite, l’œil aimanté aux mots d’Elisa, à la fluidité de son langage ; le voyage abrupt dans les souvenirs, la traversée du feu. On lit le corps tendu, dans l’attente impatiente d’arriver de l’autre côté, de pouvoir respirer un grand coup, de retrouver l’amplitude du souffle et la douceur.

Trois petits chats. Elisa Routa. Bayard. 2026. 236p. Sortie le 26 août 2026.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

Un petit chat en appelle un autre alors on plonge tête la première dans un titre sorti il y a 26 ans, comme un baume sur les souvenirs d’enfance aux arêtes trop tranchantes.

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