Jours sous soleil, d’Alix Lerasle

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« Elle est rentrée en faisant plein de détours, en redoutant le moment d’arriver, le moment de s’asseoir sur son lit, les yeux dans le blanc du mur en face, le moment où tout déborde. Ça ne peut pas être en train d’arriver. Pas encore, pas maintenant, pas déjà.
Loun voudrait attraper son portable et écrire un message. Loun voudrait attraper son portable et appeler à l’aide. Elle se repasse la scène, rater le bus, arriver en retard, Elie dans la salle d’attente, il dit le rendez-vous a déjà commencé. Il dit Loun, est-ce que ça va? »

Dans la cellule familiale il y a Sam, Loun et Sébastien. Sébastien c’est le père, et Sam et Loun ce sont les filles. Il n’y a pas de mère, il n’y a plus de mère, la mère est morte il y a longtemps et les trois ont continué à jouer le jeu de la famille tant bien que mal. Et maintenant c’est Sébastien qui va mourir. Pas demain ou la semaine prochaine, mais dans quelques mois, quelques années, à cause d’une lente dégénérescence de ses neurones. Et ils sont là, tous les trois, à apprendre la nouvelle en même temps, à se demander quel type de déflagration cela fait dans le cœur et la tête, d’apprendre que l’on va mourir, d’apprendre que son père va mourir, même si ce père on ne l’appelle plus papa depuis longtemps.

C’est l’été et il est caniculaire, irréel de chaleur, étouffant. Il coule dans le dos et empêche de penser droit. Il n’y a aucun endroit où se réfugier pour observer les choses calmement, doucement, fraîchement. Chacun-e se retrouve face à ses peurs et ses souvenirs, ses doutes et ses incapacités. Sam se raccroche à Elie, Elie-douceur, Elie-amour, Elie-qui tente de garder la tête hors de l’eau en bossant dans un taf merdique car il faut bien payer le loyer depuis que Sam n’a plus de travail, depuis qu’elle a quitté son travail, depuis qu’il est arrivé quelque chose. Loun se raccroche à Naïma, mais Naïma ne sait pas comment vivre ça, cette proximité, surtout dehors, surtout face au regard des gens, au regard des hommes. Et Sébastien repousse le moment de parler à Sonia, de dire et d’embrasser le réel.

Je ne sais pas pourquoi, si c’est la chaleur qui baigne le roman, si c’est l’impression de ville du sud, la tension des mouvements et des interactions entre les personnages, mais ce texte a des airs de tragédie grecque. Tout gonfle et il va falloir que quelque chose éclate, un orage, réel ou métaphorique. C’est le moment de bascule dans l’équilibre fragile des liens d’affection, celui où les souvenirs du deuil passé viennent se mêler à la projection de celui à venir, quelques jours et nuits brûlants qui s’étirent avec les angoisses et les TOC, le souffle court, la solitude. Alix Lerasle fait d’un moment cruellement banal un laboratoire d’observation de vies qui se fissurent et de ce qui ressort de ces failles qui s’ouvrent. Avec une utilisation poétique et inventive de la langue, elle donne à chaque personnage sa voix, son rythme et fait ainsi varier le point de vue de la narration. On est avec, on est en dehors et on observe, on est plus ou moins à distance selon le rapport à soi et au monde du personnage.

Le rapport à la maladie, à la famille ou au deuil à venir ne sont pas les seuls sujets abordés dans ce très beau roman. La question de la précarité, de la santé mentale, de l’homosexualité sont des fils tendus en toile de fond, pas tout à fait le sujet mais absolument pas absents, comme dans la vie. Les identités, les désirs et les peurs sont complexes, les décisions prises par les personnages ne sont pas toujours celles que l’on aurait choisies, la question n’est pas d’être d’accord ou pas avec leurs choix ou leur actions, mais de les accompagner avec un regard neutre dans un moment de grande vulnérabilité. C’est un texte touchant, tendu, baigné d’une aveuglante lumière où chaque mot a sa place, où le rythme donnerait presque envie de le lire à voix haute, pour se fondre vraiment dans les personnages. Ce texte paraît à la rentrée au éditions du Castor Astral, maison connue et reconnue pour ses voix poétiques, faisant éclater les frontières strictes des genres littéraires et mettant en avant une jolie créativité formelle.

Jours sous soleil. Alix Lerasle. Le Castor Astral. 2026. 295p.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

Cigarettes After Sex me fera toujours penser à Marseille, et c’est Marseille que j’avais en tête en lisant ce livre, alors la boucle est bouclée.

Une réponse à « Jours sous soleil, d’Alix Lerasle »

  1. Avatar de david
    david

    Cette phrase !

    « C’est l’été et il est caniculaire, irréel de chaleur, étouffant. Il coule dans le dos et empêche de penser droit. »

    Une poignée de mot et un univers de sensations se sont rappelées à moi. Le corps entier a été pris.

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