
C’est un état inhabituel, celui de ralentir jusqu’à la stase, de laisser le monde poursuivre sa trajectoire et se retrouver face à la grande fatigue qui ne connaît que son propre langage. Décaler les journées jusque tard dans la nuit, paresser le matin, volets mi-clos fenêtres ouvertes, sous le pépiement des mésanges et des merles. C’est une convalescence qui ne dit pas son nom, l’apprentissage d’une douceur à soi si étrangère qu’elle déroute. Les heures se dissolvent dans la paresse, c’est délicieux si l’on tient à distance la culpabilité de s’octroyer cette fugue.
Dans l’air brûlant qui vibre aux fenêtres je sonde le vide devant mes yeux, j’ébauche un mouvement et l’arrête, il ne se passera rien de plus aujourd’hui. Je goûte l’ennui ; par besoin, par incapacité d’autre chose, je vois dans mes gestes avortés la victoire du renoncement. Enfin ne plus lutter, enfin s’abandonner à l’épuisement qui grignote depuis des années le cœur de mes insomnies. Le soir, sous le ciel dont le tranchant du bleu s’émousse petit à petit, je sors marcher. Je sais mes sentiers bordés de chèvrefeuille, la pulpe des doigts qui caresse les sauges et les épillets, menton en l’air regard entre les branches à guetter derrière les feuilles le moindre carré de ciel. Dans ces soirées dehors se déplie quelque chose sous mes côtes, je m’assouplis. S’ouvre un espace laissé vacant trop longtemps pour que s’y nichent les merveilles des taillis et des fourrés. Un imaginaire poétique à déplier. Dans la cour de l’école un lapin croise mon regard, immenses oreilles aux aguets, frisson en imaginant le contact du poil sous la paume. Les merles et les pouillots se répondent sous le son mat des balles sur le terrain de foot. Chaque mouvement accroche le coin de mon oeil, battements d’ailes, murmuration d’hirondelles, un chat au coin d’une sente. Sous le souffle frais du soir qui tombe dans mon cou, je m’appartiens à peine. J’ose enfin le regard ailleurs qu’au fond de moi, je me tourne entièrement vers le dehors, la nuit, les oiseaux, l’indigo qui recouvre la ville. Et quand je rentre c’est enrobée des mille caresses de ma fugue, plus dense et vivante que jamais.
- On écoute quoi aujourd’hui ?
On convoque l’esprit de l’été et la douce torpeur qui colle à la peau avec une petite samba qui fleure bon le dimanche matin, un café en terrasse au bord de la mer.
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