
« Plus tard, elle se demandera ce qui l’a poussée à accepter cette offre si rapidement : son intérêt pour sa vie, ou son indifférence à son égard ? Il faut bien qu’elle habite quelque part, se raisonne-t-elle, et les garçons ne lui font pas peur. Les hommes ne lui font pas peur. Personne ne lui fait peur. Personne ne peut entrer en vous par effraction si vous sortez d’abord de vous-même par effraction. »
Certains livres prennent le temps d’arriver jusqu’à nous et ce n’est pas trop grave, je crois. « Ecoutez-moi jusqu’à la fin » est resté dans ma bibliothèque pendant plus de deux ans, j’ai lu des tas de critiques très chouettes à son sujet, j’ai reçu des messages enthousiastes de copines (je pense à toi Taous) et je l’ai eu à la librairie en grand format puis en poche. Il me fallait bien un arrêt de travail et un burn out pour souffler un peu et mettre de côté la pression de la rentrée littéraire. J’ai donc exhumé le roman de Tess Gunty de ma bibliothèque et me suis plongée dedans en sachant déjà que ça me plairait.
Et ça n’a pas manqué ! J’étais déjà rassurée quand j’ai vu qui s’était chargé de la traduction : Jacques Mailhos le boss. Avec lui on sait que ce sera carré, fluide, tout en finesse. Mais voyons de plus près de quoi parle « Ecoutez-moi jusqu’à la fin ». On y suit Blandine Watkins, jeune femme de dix-neuf ans à un moment très particulier de son existence. Après une enfance et une adolescence dans le système des familles d’accueil, ainsi qu’un passage au lycée – abandonné avant la fin – marqué par un incident fondateur, Blandine emménage dans un appartement de Vacca Vale, ville en décrépitude – avec trois garçons eux-même issus de foyers et familles d’accueil. Les garçons sont étrangement fascinés par Blandine – qui est quand même assez étrange, on s’accordera là-dessus – et sont prêts à tout pour attirer son attention, ce qui va être la première roue d’un engrenage qui aboutira à une surprenante explosion de violence.
Mais parce que Blandine n’évolue pas seule dans ce monde, nous nous attarderons également sur ses colocataires, la femme croisée au lavomatique, ses voisins, un inconnu dans un mail adressé au propriétaire d’un blog sur la santé mentale et le fils d’une enfant star de la télévision, devenu adulte, amer, et s’adonnant à des passe-temps pour le moins surprenants (et contrevenant au moins à deux ou trois lois, je dirais). Leurs trajectoires vont se croiser et nous allons remonter doucement le temps pour comprendre comment tout a dégénéré. Le roman s’ouvre sur un prologue mystérieux qui nous plonge directement dans l’atmosphère très particulière du roman. Nous découvrons que Blandine est un personnage à part, assez éloignée de ce que l’on pourrait imaginer des jeunes femmes de son âge. Déjà elle est passionnée par les mystiques chrétiennes, son vrai prénom n’est pas Blandine, elle l’a fait changer au lycée, et sa penseuse phare est Hildegarde de Bingen. Ensuite, son apparence : petite, très mince, éthérée, à la limite de la disparition. Très mûre pour son âge, elle est en quête désespérée de se transcender, de sortir d’elle-même, d’accéder à une forme de vérité pure et plus grande.
J’ai vraiment trouvé que ce texte était d’une très très grande qualité. Entre sa construction – j’adore les romans qui mettent en scène plusieurs personnages et trajectoires et font se rencontrer tout le monde à un moment, ça donne un côté « fatum » un peu exacerbé – et le style de l’autrice, j’ai été totalement happée. Je crois que ce qui m’a séduite c’est que l’autrice écrit parfois des choses totalement cinglées, le genre de trucs qui peut faire irruption dans notre esprit et que l’on repousse immédiatement – vous voyez exactement de quoi je veux parler ne faites pas semblant – et que c’est absolument normal. Quand je rencontre cela dans un roman je suis tout de suite admirative et séduite, ça me conforte dans le fait que l’auteur-ice n’a pas peur de travailler avec de l’humain, le vrai, le moche, le bizarre, ce qui fait notre épaisseur. Pouvoir écrire des pensées intrusives, ou juste de petites réflexions étonnantes, ça amène du sel au récit.
Dans les cinq cent et quelques pages que contient ce roman, beaucoup de thèmes sont abordés, plus ou moins en profondeur, mais toujours avec une pertinence assez déconcertante. Le déclin des villes moyennes des États-Unis, leur reconstruction et leur gentrification, le deuil, l’emprise et les liens de subordination des professeurs sur leurs élèves, le post-partum, la culpabilité, le sexe, le désir, la santé mentale et la grande solitude inhérente à la condition humaine. tout ceci se condense au fil des chapitres pour finir par éclater comme une expérience de transe mystique, une sorte de révélation. Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir la prose très maîtrisée de Tess Gunty et de mon côté je vais guetter ses prochaines parutions.
Écoutez-moi jusqu’à la fin. Tess Gunty. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos. Éditions Gallmeister. 2023. 539 p.
- On écoute quoi aujourd’hui ?
Évidemment Florence + The Machine, la plus proche des mystiques contemporaines que je connaisse, tout du moins dans son esthétique et son aura. Tout chez elle respire le catholicisme et la secte.
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