Les Quelqu’unes, d’Amélie Hamad

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« Mandy me contaminait. Ses mails s’insinuaient en moi, surgissaient dans mon esprit aux moments les plus incongrus. J’étais auprès d’elle, auprès de l’usine. J’avais beau m’être échappée, il me semblait que l’atmosphère délétère des Mourons me rejoignait. Dans le métro, une fois, j’ai tressailli en passant au-dessus d’un grand terrain vague qui me rappelait la mer d’Herbe. Le ciel ici n’était pas différent de celui des Mourons, le même gris hanté. »

A quelques kilomètres de Lille, Mandy et Insaf ont grandi dans le village des Mourons. Adolescentes aux parcours presque opposés, elles sont pourtant les meilleures amies, arpentant la campagne autour de chez elles, l’usine abandonnée en toile de fond. Les Mourons est un village presque fantôme. Depuis la fermeture de l’usine on y vivote, le passé semble prendre plus de place que le présent. Mandy abandonne le lycée, Insaf s’en sort avec brio et quitte les Mourons pour partir faire médecine dans la grande ville. Elle souhaite mettre le plus de distance possible avec ce lieu tout en gardant contact avec Mandy. Alors que cette dernière semble prisonnière d’un lieu qui n’a rien à lui offrir, le passé se rappelle aux jeunes filles sous la forme du souvenir d’une expérience de spiritisme qui avait mal tourné. Mandy s’obstine à vouloir des réponses et va entraîner Insaf avec elle, malgré elle.

Je ne savais absolument pas à quoi m’attendre avec ce roman dont la couverture plutôt mystérieuse ne laisse que peu d’indices. Mais la personne qui l’a mis entre mes mains a utilisé des mots qui ont tout de suite su attiser ma curiosité – qu’elle est forte cette Joanie. Des mots comme « adolescence », « ésotérisme », « disparition ». Allez hop, Les Quelqu’unes partait dans la pile et a été dévoré en trois jours caniculaires. Il faut dire que le mystère s’installe dès les premières pages et que, à l’image d’Insaf qui nous donne son point de vue, nous avons très envie d’en savoir plus, voire même d’obtenir des réponses claires. Le roman s’ouvre sur le moment de bascule dans la vie des deux adolescentes, cette fameuse séance de spiritisme dans un champ des Mourons. Le but est de parler à la jeune Sylvie Debaets, battue et retrouvée morte quelques années plus tôt.

Ce que sait très bien saisir Amélie Hamad, c’est le décalage qui peut se produire lorsque l’on quitte l’endroit où l’on a grandi, et que l’on est tiraillé-e entre l’envie de se façonner une nouvelle vie, sans ces encombrantes attaches qui nous tirent en arrière, et continuer de garder le contact avec un lieu que l’on connaît par coeur. L’envie et la peur de quitter l’enfance pour entrer avec excitation dans les mystères de la vie adulte. Mais aussi cette étrange sentiment proche de la responsabilité que l’on ressent lorsque l’on laisse derrière soi des personnes que l’on aime mais qui n’ont pas réussi, n’ont pas su s’extraire du lieu que l’on voulait tant quitter. Cette ascension sociale liée au départ, aux études que l’on commence et qui pèse dans les liens d’amitié, marquant plus fermement de légers rapports de domination déjà existants.

Chez Insaf on reconnaît cette volonté d’extraire son amie des Mourons, la ramener dans la vie comme Orphée va chercher Eurydice au lieu de stagner au milieu des morts et des vieilles histoires. Mais, à l’instar du mythe, Insaf ne va pas résister au regard en arrière, et c’est cette seconde d’inattention envers son objectif premier qui va la plonger de manière irrémédiable dans ce que les Mourons ont à cacher. Les Quelqu’unes est autant un roman qui parle de deux individues que du sujet plus large des féminicides et de la violence patriarcale. Plonger dans la dynamique de Mandy et Insaf c’est découvrir un portrait de la fin de l’adolescence, ses carrefours, ses errances, tout autant qu’une mise en garde de ce que la prédation fait aux jeunes femmes. Enquêter sur les autres pour se sauver soi, pour comprendre, pour punir… Le roman nous balade et emprunte des formes variées pour explorer toutes les manières de communiquer plus ou moins directement, révéler les non-dits, cartographier l’espace numérique qui construit des relations. On retrouve dans cette forme mixte ce qui fait la patte du Gospel, maison d’édition aux tropismes souvent proches des miens. C’était très chouette et ça sort à la rentrée.

Les Quelqu’unes. Amélie Hamad. Editions Le Gospel (maison d’édition indépendante). 2026. 223p.

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

Un extrait de l’excellent album d’Eliza, qui nous plonge dans une atmosphère de légère irréalité.

3 réponses à « Les Quelqu’unes, d’Amélie Hamad »

  1. Avatar de Myrtille

    je lis toujours avec beaucoup tes textes et chroniques. Les seules choses ou presque que j’arrive à lire en ce moment. 😅

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    1. Avatar de Sol

      Oh merci beaucoup ! Ca me fait chaud au coeur ce soutien (mais pas trop chaud car il fait déjà assez chaud, on va dire que ça me fait une petite brise fraîche alors)

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  2. Avatar de Myrtille
    Myrtille

    je voulais dire que je lis avec beaucoup d’intérêt * tes textes. (J’oublie des mots avec la chaleur) 🥵😅

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