







Il y a les fois où je ne suis pas partie en vacances. Les fois où je suis partie en vacances avec des seringues dans mon sac entre des pains de glace. Les fois où je suis partie mais partir c’était renoncer à essayer pour un mois. Un mois c’est rien, mais un mois et un mois et un mois de plus c’est un an deux ans trois ans déjà trois ans et demi bientôt quatre à ce stade là les chiffres n’ont plus de sens. Maintenant que ça fait trois ans et demi presque quatre je regrette de ne pas avoir tout compté pour avoir des preuves. Des preuves que tout ça s’est passé – se passe encore – dans le corps. Je dis le corps parce que sans les chiffres et sans les preuves j’ai du mal à réaliser que c’est le mien.
J’essaye de compter et j’aligne devant moi des multiplications simples. Prises de sang quelque chose comme soixante dix, injections quelque chose comme cinquante, échographies pelviennes cinquante aussi – une voix dans ma tête me dit c’est plus que de rapports sexuels sur la même période et je me dis ah oui, tiens, c’est vrai -, allers-retours au CHU entre soixante dix et cent, inséminations six, compléments alimentaires de préconception trois cent cinquante jours consécutifs, transfert d’embryons six, ponction d’ovocytes deux, capsules de progestérone à insérer trois fois par jour quatre cent cinquante, anesthésie générale une, fausses couches deux ou trois je ne sais jamais si je dois compter celle qui a eu lieu entre les deux vraies comme si seulement quelques jours de grossesse oh rien du tout vraiment ne comptaient pas à côté des autres, des vraies, de celles que j’ai senties profondément dans mon corps, prélèvements d’endomètres deux, anesthésie locale une, hyperstimulation ovarienne une, hospitalisation une, passage aux urgences gynécologiques trois non quatre non peut-être cinq ça se mélange voilà je le savais j’aurais dû compter. Mois à attendre le résultat d’un test de grossesse : six.
Ce que peut faire le corps, la mémoire des gestes mois après mois après mois sortir la seringue du frigo, se laver les mains, mettre l’alcool sur le coton, désinfecter la peau sur la zone péri-ombilicale, doser le produit, pincer la peau, piquer en biais, pousser doucement la seringue, désinfecter la zone, jeter l’aiguille dans le conteneur le coton dans la poubelle se laver les mains reprendre sa vie sa conversation son repas ; le faire au téléphone, chez des amis, au travail, dans les toilettes d’une salle de spectacle, fatigue ou pas, envie ou pas, flemme ou pas, savoir pourquoi on le fait et le faire parce que si on ne fait pas comme ça alors comment – et toutes les autres solutions semblent plus fastidieuses. Ce que peut le corps, se rappeler la douleur et le sang et y retourner quand même à chaque fois, aller de l’hôpital au travail, de la maison à l’hôpital, de l’hôpital à l’hôpital, tourner autour de l’hôpital des piqûres, du calendrier, des règles, lire dans le sang les bons et les mauvais présages un jour de trop et c’est fichu, voir les ventres des autres les bébés des autres serrer les dents sourire, négocier avec le corps, faire des promesses, le prendre entre quatre yeux.
Mais parfois se rappeler que tout ne tourne pas autour du ventre alors travailler sortir faire la fête tomber amoureuse partir en vacances ou ne pas partir en vacances ou ne pas aller travailler car il y a l’hôpital ou ne pas faire la fête car il y a la piqûre ou ne pas tomber amoureuse car l’horizon est plein plein plein de ce qui n’arrive pas. Ouvrir les notes dans son téléphone et lire : vingt sept novembre personne ne m’avait dit que ce serait si dur / douze janvier je ne suis pas sûre que ce soit censé être si difficile / neuf février l’ostéopathe appuie sur mon sternum et je voudrais qu’elle m’ouvre en deux qu’elle me purge de tout ce que la pma a laissé en moi. Il n’y a pas de monde en dehors de l’attente, tout se plie et se colle à elle, ses heures, ses rendez-vous, son temps séquencé selon ses règles. Et rien ne la rend plus facile, ne pas y penser y penser y croire ne pas y croire se résigner se dire cette fois c’est la bonne cette fois je le sais je sens dans mon corps que ça marche c’est sûr qu’il ne se passe rien de toute façon je ne sais jamais je me trompe je ne peux pas me faire confiance. Je ne peux pas me faire confiance. Car mon corps me trompe à chaque fois. Car mon corps n’est pas capable. Car ça n’arrivera jamais.
Ce que l’attente fait au corps, aux pieds ancrés dans le sol, au front haut qui ne doute pas. C’est l’humilité qui saisit la nuque et fait baisser les yeux. Rien ne rassure, pas les chiffres les statistiques je le sais j’étais du mauvais côté il y a seulement trois pourcent de chances que et pourtant j’y étais et depuis je sais que pour que quatre vingt dix sept personnes se rassurent il en faut trois qui vivent dans leur chair ce que ça fait que d’être de l’autre côté. Rien ne rassure même pas les mains sur les épaules qui serrent en disant ça va aller, pas les cartes, pas les médecins rien rien rien et il ne reste alors qu’à attendre attendre attendre partir en vacances ne pas partir en vacances partir en vacances avec des seringues dans le sac entre des pains de glace vivre comme si l’on n’avait pas traversé la moitié de sa trentaine à éprouver le corps. Comme si je n’avais pas traversé la moitié de ma trentaine à éprouver mon corps.
- On respire et on écoute
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