Qu’est-ce qu’on lit quand on est enceinte ?

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Au mois de juin, je suis tombée enceinte. Ça tombait bien vu que c’était le projet depuis quatre ans. Ce que j’avais anticipé de cette histoire : de la fatigue, de l’anxiété, un premier trimestre sous haute surveillance mais également un été caniculaire à lire lire lire. Là où je me suis trompée : j’ai peu lu, car l’épuisement était absurde, et surtout j’ai été empêchée dans mes velléités littéraires par des nausées invalidantes. Mon rythme de lecture est tombé de 8/10 livres par mois à 4 max, je n’ai pas écrit un seul article depuis le mois de juin et j’ai laissé s’accumuler les quelques titres qui avaient retenu mon attention en me disant « j’en parlerai plus tard ». Je n’ai jamais trouvé l’énergie de le faire mais aujourd’hui, alors que je rentre dans mon cinquième mois de grossesse, je me suis dit qu’il était temps de vous faire un résumé rapide – et idéalement chronologique – des trucs chouettes qui avaient réussi à capter mon attention depuis quatre mois.

  • Du côté des fantômes, Anne-Fleur Multon. Ed de l’Observatoire.

Après avoir adoré ses « Nuits bleues » et la suivant dans ses écrits jeunesse, j’avais fort hâte de retrouver l’écriture poétique d’Anne-Fleur. Ici, elle nous plonge dans l’histoire d’Olivia, jeune étudiante en journalisme débarquant à Paris depuis sa Bretagne natale et confrontée à sujet de recherche qui la dépasse un peu : sa propre famille. Il se trouve que le grand-père d’Olivia a tué sa belle-mère (la mère de sa femme) avant de se suicider. Olivia avait sept ans, elle ne s’en souvient pas, et pour mener son enquête elle va devoir rouvrir des dialogues difficiles. En parallèle, on suit son déploiement en tant que jeune adulte, ses amours lesbiennes qui éclosent au grand jour, sa relation étrange avec une logeuse assez mystérieuse. C’était prenant et porté par une écriture délicate et poétique. Très bien.

  • Lonesome Dove, 1. Larry McMurtry. Traduction de Richard Crevier. Gallmeister.

Il traînait dans ma PAL depuis cinq ans et il était temps que je l’en sorte. Un western classique mais super maîtrisé qui met en scène deux personnages, McCrae et Call, qui après avoir passé une partie de leur vie à combattre les Comanches se sont établis dans le commerce de bétail (souvent volé) au Texas. Leur vie tranquille change lorsqu’on leur propose de voler un conséquent nombre de têtes de bétail pour les convoyer dans le Montana. Ce qui fonctionne bien dans ce premier tome, c’est la mise en place d’une galerie de personnages assez variée, certains attachants, d’autres plutôt comiques ou même carrément cruels. La forme reste sans surprise mais quand on vient chercher un respect des codes du genre alors on est servi-es. Ça fonctionne au poil, ça casse les mythes de la Grande Amérique et ça garde quand même un souffle romanesque très plaisant.

  • Bat Eater. Kylie Lee Baker. Hodder & Stoughton.

Celui-ci c’est mon drame de l’été. Je suis incapable d’en parler (et même écrire dessus c’est compliqué) alors que je l’ai trouvé super. La raison ? Je l’ai lu au pire moment de mes nausées, et rien que de repenser à l’histoire j’ai la gerbe. Il est définitivement associé à cette période, donc perdu à jamais car j’ai cru crever de mal-être. Mais allez, je vais faire de mon mieux. Cora Zeng est nettoyeuse de scènes de crimes pendant la pandémie du Covid. Quelques mois plus tôt, alors que l’épidémie commençait à perturber le monde, sa soeur a été victime d’un crime raciste, poussée sur les voies du métro. Cora a assisté à la scène, impuissante. Et depuis, son obsession pour la propreté associée à la nécessité de gagner sa vie l’a poussée à faire un métier assez étrange, avec deux comparses étonnants. Sauf qu’elle en est persuadée, quelqu’un cible les femmes asiatiques pour commettre des meurtres. Le tout avec quelques fantômes qui traînent (dont celui de sa soeur) et ne la laissent pas en paix. Ce roman est le parfait alliage d’enquête, d’horrifique, de critique sociale du racisme de la société étasunienne et de mise en avant de la culture chinoise, des rituels et des traditions. Le tout s’équilibre parfaitement, si seulement je pouvais y repenser de temps en temps…

  • Les brebis égarées. Madeline Cash. Traduit par Barbara Tajan et Alexandre Civico. Denoël.

Je l’ai vu partout en VO, il fallait donc que je lui laisse une chance lors de sa sortie en France à la rentrée. Madeline Cash sait prendre tout ce qui caractérise l’Amérique contemporaine et le tourner sous forme d’une satire sociale assez hilarante (quand elle n’est pas tragique). Les Flynn sont une famille a priori parfaite, si on ne regarde pas dans les coins. Alors allons joyeusement détricoter leurs névroses. La mère a ouvert le mariage parental sans demander son avis à son conjoint, le père est déprimé et cherche du secours dans le groupe de soutien de son église, l’aînée des filles est parfaite et prend des pilules, la cadette fait diversion à sa timidité en liant des amitiés louches sur internet et la benjamine est surdouée et à moitié complotiste. Il se pourrait cependant qu’elle ait raison, et c’est tout ce qui va entraîner la famille dans un grand délire de conspiration. La fin du roman est un poil « trop », mais vu que c’est dans l’ambiance générale ça n’est pas si choquant. Au demeurant, les « Brebis égarées » est un chouette roman, divertissant, drôle et cynique.

  • Je me demande pourquoi on ne peut pas dire non, tout simplement. Hollie McNish. Traduit par Virginie Trachsler. Le Castor Astral.

L’un de mes grands coups de coeur de la rentrée. Je n’avais encore jamais lu Hollie McNish et j’ai été saisie par la simplicité de son écriture, au service d’un propos toujours pertinent. La poétesse anglaise articule son ouvrage entre plusieurs grands thèmes comme le corps, les mots, les gens, le bonheur ou le sexe oral. A l’intérieur de ces thèmes, des textes en prose, réflexifs, et des poèmes. Elle parle sans aucun tabou (et ça fait un bien fou) de ses ressentis, de ses joies, de ce corps qui change après la maternité, du regard des gens dessus, des petites choses du quotidien qui apportent la joie et la reconnaissance. Elle nous parle comme à une amie, ouverte et vulnérable, sensible et puissante et l’on a envie de souligner beaucoup de ses propos tant elle est d’une impressionnante limpidité. On se déculpabilise sur nos propres pensées, désirs, regrets, peurs, on embrasse l’imperfection de notre humanité, et notamment de notre condition de femme, et on repart le coeur plus léger, nourri-es de l’humour d’une femme qui se pose autant de questions que nous et nous inclut dans ses réflexions.

  • A l’est d’Éden. John Steinbeck. Traduit par Jean-Claude Bonnardot. LGF.

Je vous avais parlé longuement de ma révélation Steinbeck lors de ma lecture des Raisins de la colère. A l’occasion de la sortie de la série éponyme, j’ai décidé d’attaquer ce monument de la littérature étasunienne, afin de saisir les tenants et les aboutissants de son adaptation (que je n’allais sûrement pas louper car Florence Pugh). Que vous dire d’autre que « c’est brillant »? Construit comme une saga familiale qui explore en partie les ancêtres de l’auteur, ainsi que la famille Trask, « A l’est d’Éden » retrace la généalogie d’un homme, Adam (oui tout est symbole …), son frère, son père, sa future femme (la mauvaise Cathy), ses enfants (Cal et Aron) dans les États-Unis de la fin du 19ème jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Le roman se base énormément sur la Bible, et notamment l’histoire de Caïn et Abel, dont le texte est irrigué en filigrane. Autre point d’intérêt, le personnage de Lee (à mon sens le meilleur), né dans ce pays mais d’origine chinoise et dont la profondeur, la subtilité et la sagesse servent le propos de l’auteur de dénoncer le racisme crasse et la discrimination des étrangers à son époque. C’est terriblement bien maîtrisé, les dialogues sont d’une déconcertante fluidité, on avance dans le roman happé-es et ému-es par la très très grande qualité d’écriture de son auteur.

  • La ville effondrée. Chloé Vollmer-Lo. Nathan.

Je l’attendais avec grande impatience, ce deuxième volet de la trilogie « Les visages du feu ». Le premier tome se situait à l’intérieur de l’Institut du Nouveau Lendemain, école pour filles fondée par Tadeusz Hertz après le cataclysme qui a réduit Paris à l’état de ruines. Luce, élève de rang 1 y était d’abord rétrogradée puis finissait par prendre la tête d’une révolte contre ce lieu totalitaire où les corps des jeunes filles étaient soumis aux volontés d’enseignants cruels et agresseurs. Dans ce deuxième tome – à partir de maintenant je spoile donc si vous n’avez pas lu le premier passez votre chemin – Luce et quelques unes de ses camarades se sont enfuies et tentent de survivre dans une ville hostile et déserte. Enfin, pas totalement déserte, et c’est ce qui va être à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Encore une fois Chloé Vollmer-Lo sait nous embarquer dans une aventure totalement romanesque, mais aux ficelles discrètes, guidée par une langue travaillée et très agréable à la lire. Elle aborde également la question de l’emprise relationnelle (déjà mise en place dans le premier tome) avec une brillante subtilité, nous prenant au piège et nous menant par le bout du nez pour nous montrer les insidieux rouages de ce qui n’est jamais une histoire d’amour. Maintenant j’ai fort hâte du tome 3 !

  • Demeure. Diglee. La ville brûle.

Ma chère Diglee revient avec un texte hybride, entre récit et essai sur les maisons, où son expérience personnelle se mêle aux mots d’autres auteurices. De ses maisons d’enfance jusqu’à la quête de sa maison d’adulte, nichée dans la forêt, les fantasmes, les craintes, les déceptions, elle détricote avec nous ce que veut dire « demeurer » quelque part. Lieu nécessaire pour créer, rêver et s’épanouir, mais aussi lieu de domination ou de reproduction de normes genrées, la maison abrite tout un imaginaire à déconstruire et explorer. De quoi nous interroger sur nos propres habitations, de quelles projections sont-elles hantées, et pourquoi avons-nous tant envie d’une petite masure dans les bois, avec sa cheminée et surtout son calme et son silence ?

  • La maison du rang Lynch. Alexie Morin. Le Quartanier.

Un texte tout droit venu du Québec qui me faisait de l’œil depuis le début de l’été, mais que j’ai gardé pour Octobre et son ambiance de vieux fantômes. Le rang Lynch est un lieu-dit du Québec qui abrite la famille McCabe. Des frères et sœurs qui se sont eux-mêmes reproduits et où toute une cousinade vit à proximité des bois. Vincent et David sont les protagonistes principaux de cet arbre généalogique étendu où les dynamiques demandent parfois de remonter un peu le temps pour être saisies précisément. Construit en plusieurs chronologies, ce roman s’attarde sur quelques moments tragiques, fondateurs de l’histoire de la famille. La disparition d’une des sœurs à la fin des années 50, la noyade d’un des cousins dans les années 80. Ici les garçons sont nourris de ces épisodes familiaux qui les touchent de plus ou moins près, et les fantômes de ces enfants hantent littéralement ou métaphoriquement les bois. Comment se construire en tant qu’adolescent, trouver sa place, être cool, ou tout simplement à l’aise auprès des siens. Comment faire quand on a été les meilleurs amis pendant l’enfance et que l’adolescence nous éloigne ? David et Vincent peinent à retisser un dialogue et c’est sans compter sur la nature hostile autour d’eux qui ne semble pas vouloir laisser partir les vieux fantômes. Une lecture assez hypnotisante.

Et voilà, on a fait le tour de quatre mois de lectures (peu ou prou). Je compte sur l’automne et l’hiver pour me permettre de retrouver un peu d’allant et de curiosité (encore un vœu pieu je le sens bien) et faire baisser la quantité catastrophique de livres qui s’accumulent dans mon salon. (Qui aurait pu prédire que la surproduction ne s’adapterait pas à la réduction de mon rythme de lecture?)

  • On écoute quoi aujourd’hui ?

Un peu de douceur, on va éviter de se froisser un truc, ça reste lundi.

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